Mémoire BROUILLON (version longue - 1973-1995 - chapitre 4 : 1989-1992)
Chapitre 4
(1989-1992)
Ce chapitre débute avec l'année scolaire de 3ème, année où probablement j'écrivis mon premier poème et finit avec l'année qui précède mes premiers écrits littéraires. Le chapitre suivant de même, sauf que celui-ci est plus général, l'autre plus particulier.
Entre le 19 et le 22 décembre 1989 eut lieu un de ces événements majeurs de l'histoire mondiale: la Révolution roumaine contre la dictature de Ceausescu. C'était ma première plongée dans l'actualité, combien brûlante. Je n'avais pas encore 17 ans.
S'il m'a tant marqué, et si je m'y suis tant intéressé, moi qui n'aimait rien autant que l'antiquité, ce n'est pas seulement parce que cela faisait écho avec la Révolution française qui se trouvait au programme de 3ème, c'est aussi et surtout parce que j'y vis le signe que Harmaguédon, la guerre finale de Dieu, était proche. Aussi, en proie à une vive excitation, je découpai les journaux et constituai un dossier "rouge" derrière couverture verte.
Ce dossier était sans titre et commençait par une écriture rouge omniprésente tout le long: « Roumanie signifie: terres des Roumains. » Cela était suivi par une carte d'identité du pays (Républica Socialista Roumâna) avec des indications géographiques, économiques et culturelles (religion: orthodoxe à 80%). Suivait une petite frise chronologique intitulée « Politique roumaine tout au long de l'histoire » et allant en fin de compte de la fin du XIXème siècle à la Révolution de 1989. Ensuite, on plongeait dans le coeur de l'événement avec un titre rouge-sang: « Ceaucescu: le dernier tyran!? » suivi d'une photo du « tyran des Carpates » et d'un titre de journal: « Une mascarade: réélu à 100% ». Les pages suivantes montrent les « Conditions de vie en Roumanie » , avec au-dessus des découpures et en face de photos ce commentaire écrit de ma main en bleu: « Le pouvoir absolu d'un même homme depuis tant d'années créer un culte de la personnalité particulièrement néfaste et une situation d'injustice que l'on peut comparer à celle de la Corée du nord. » Les pages d'après font le point sur la « Situation économique »: « Cela ne peut pas durer. Nous avons trop subi. » Mais, conclusion: « Ils devront attendre encore. »... Suivent, écrit en très gros et en rouge: « La Révolution en direct » avec des découpures du Courrier de l'Ouest, du Ouest France, de Le Parisien, etc. Chaque grande double page est consacrée à un jour. Cela commence le mardi 19 décembre au vendredi 22 décembre. Ce jour-là est particulièrement important: « Roumanie: le dictateur vacille »; « Ceaucescu lutte pour sa survie ». « Les jours de ce régime sont comptés » avait déclaré le président français François Mittérand. Un dessin humoristique de Delestre montrait Mikhaïl Gorbatchev, président de l'Union Soviétique et le président ou ministre des affaires étrangères américain en cow- boy. Ce dernier dit: « Donc je fais disparaître la tête d'ananas ». « Et moi... le fou des Carpates » répond le premier avec son chapeau de fourrure sur la tête. Les titres illustrés de photos se succèdent: « Le tyran est déchu: le peuple roumain a mis fin, hier, à 24 années de dictature barbare mais la joie est amère car le sang continuait à couler hier soir. » (France Monde, avec photo d'hommes d'une joie triomphante à l'appui). « Les Roumains pleurent les morts et fêtent la liberté ». Un tout nouveau maire dit: « Un miracle que je n'ai jamais cru vivre. » Des photos sont légendées: « Les manifestants ont décapité la statue du dictateur. » « Dans la nuit de jeudi à vendredi, les opposants au régime ont envahi les studios de la télévision roumaine à Bucarest. Le poète roumain Mircea Dinescu clame un "Nous avons gagné qui restera célèbre." ». « La joie se lit sur tous les visages... même si, demain, les roumains pleureront des centaines de morts. » « Après le suicide du ministre de la Défense, le général Vasile Milea, l'armée roumaine commence à pactiser avec la population qui s'est soulevée contre le régime. Et de jeunes militaires se joignent au peuple en fête. » « Une rencontre attendue depuis longtemps ». « Dans l'après-midi, le dictateur roumain choisit d'abandonner le pays avec son épouse. Sous les yeux de la foule qui le conspue, son hélicoptère quitte les toits du siège du palais présidentiel qu'il a fait construire à grand frais. Le tyran s'est carapaté! » « Tandis que les combats continuent entre les forces loyales à l'ancien président et la population rejointe par l'armée à Timisoara, à l'ouest du pays, la foule en liesse gagne les rues de Bucarest après avoir appris le départ du "conducator". » Enfin le dossier se clôt sur des « Réactions à travers le monde » suivi, à la double page suivante, d'une photo couleur de Nicolae Ceauscescu et de sa femme avec ce gros titre qui leur est apposé: « Exécutés ». Ils furent en effet fusillés après avoir été jugés le 25 décembre 1989. Ces pages clôturant le dossier comportent aussi ce gros titre: « 70000 morts pour vivre libre » suivi de ces mots: « L'armée et les insurgés contrôlent le pays malgré la résistance de la Securitate. La plupart des chancelleries reconnaissent la nouvelle équipe dirigeante roumaine. » Deux photos closent le dossier: l'une ou l'on voit trois personnages avançant souriants sur fond de tanks. Un militaire avec mitraillette en main est côtoyé à sa gauche par une femme et un homme casqué à sa droite portant tous deux un cartons de guirlandes de Noël. La légende est la suivante: « Ce bonheur nouveau, les Roumains ne parviennent pas encore à y croire complètement. Nous avions oublié ce qu'était le bonheur. Il faut réapprendre à être heureux", disent les gens dans la rue. » La seconde Photo montre un homme droit comme un piquet au-dessus de la foule et portant presque à l'horizontale un nouveau drapeau roumain: « Alors qu'en certains points stratégiques de Bucarest de violents affrontements opposaient encore l'armée au commandants de la terrible Securitate, la foule, grave et consciente de sa force, envahit la place de la République. Partout fleurissent des drapeaux d'où a été enlevé l'étoile rouge, emblème désormais honni des Roumains.»
Fin du dossier. Le monde avait survécut. Le jour de l'an 1990 passa. Harmaguédon n'eut pas lieu, pas plus que la guerre de Troie selon Giraudoux. Je passerai le cap des dix-sept ans deux mois plus tard.
C'est dans le cours de cette année 1989 que j'avais commencé à m’intéresser à l’archéologie biblique et que j'avais entrepris de longues recherches, jusqu'à élaborer une « frise biblique » richement illustrée. Aussi, je passai un temps fou à essayer de concilier les dates bibliques avec les dates « profanes », celles des archéologues, communément admises par les historiens de la Bible.
Je ne fis jamais autant de soustractions, mon plus grand lien avec les mathématiques qui étaient par ailleurs ma bête noire, mais là il y avait une application utile, bénie des dieux, bénie de mes zigues. La date du début d'un règne soustrait à la date de sa fin donnait sa durée, c'était simple, un jeu d'enfant: Jéroboam (997-976 Av J.C =22 ans). Seulement, c'était là la date biblique déductible de la Bible et notée par les publications. Les dates profanes, elles, étaient pour le même roi (931-910 = 21 ans). Aussi, pour la totalité des règnes des rois d'Israël on avait du côté biblique: 241 années (de 997 à 740) et du côté profane 220 (de 931 à 723.) Comment faire coïncider les deux datations? Comment mettre d'accord le "sacré" et le "profane", c'était là, on peut penser, tout l'enjeu pour moi qui curieusement ne semblait pas dédaigner les dates profanes données par mon grand livre: Atlas du Monde biblique, une mine d'informations pour moi, et qui donnait bien du fil à retordre... Mais quelle passion, quel temps passé pour résoudre ces problèmes ! Moi qui détestait ces exercices de mathématiques appelés « problèmes » ! J'ai perdu ma méthode de conciliation entre les « dates sacrés » et les « dates profane », mais l'un de mes écrits nous renseigne sur une pierre de touche du fondement théorique de la résolution. On lit en rouge (j'écrivais souvent en rouge) à propos du roi Xerxès, cité sous le nom d'Assuérus dans la Bible, et mis en relation avec son successeur Artaxerxès et son antécédant et père Darius aussi présents dans la Bible:
« Il y a une grande évidence pour calculer la dernière année de Xerxès et l'année de l'ascension d'Artaxèrxès comme étant 475 avant JC.
« Cette évidence est montrée: des sources grecques, perses et babyloniennes.
« Si Darius est mort en 486 et Xerxès est mort en 475, comment peut-on expliquer que des anciens documents attribuent à Xerxès un règne de 21 ans?
« Il est bien connu qu'un roi et son fils pouvaient régner ensemble dans une double royauté .
« Si ceci était le cas pour Darius et Xerxès, les historiens pourraient compter les années de Xerxès à partir du partage de la royauté avec son père, ou de la mort de son père. Si Xerxès régna 10 années avec son père (Darius à Persépolis et Xerxès à Suse) et onze années par lui-même, les sources pourraient lui attribuer 21 années de royauté pendant que d'autres pourraient lui attribuer 11 années.
« L'historien Hérodote (VII, 3) dit: "Darius jugea favorablement son (Xerxès) appel à la royauté et le déclara roi. » Mais à mon avis, Xerxès n'aurait jamais été fait roi sans l'avis de son père. Ceci indique que Xerxès a été fait roi pendant le règne de son père Darius. »
Cette histoire de Xerxès m'occupa un long moment. La preuve dans deux documents,le premier est intitulé «Évidence des sources perses, une co-régence », le second « Évidence des sources babyloniennes ».
En remontant dans mes archives, on trouve un document écrit en noir, lui, et qui est comme un premier jet du premier document cité:
« Par conséquent il est nécessaire en accord avec la chronologie d'Alexandrie (Alexandrian Chronicle) de placer la mort de Xerxès en 475, après 11 ans de règne.
« Artaxèrxès commença à régner à 16 ans.
« Si Darius mourut en 486 et Xerxès mort en 475, comment pouvons-nous expliquer que des anciens documents assignent à Xerxès 21 années de règne?
« Il est bien connu qu'un roi et son fils pouvaient régner ensemble dans une double royauté ou co-régence. Si c'était le cas avec Darius et Xerxès, les historiens pourraient compter les annexes du règne de Xerxès, soit à partir du commencement de la co-régence avec son père ou à partir de la mort de son père. Si Xerxès régna 10 ans avec son père et 11 ans seul, les sources peuvent lui attribuer 21 années de règne, pendant que d'autres lui donnent 11;
« Il y a de solides raisons pour penser que Xerxès régna une partie* de son règne avec son père)
« Hérodote (VII,3) dit: "Darius jugea – » …
*En recopiant j'ai fait cet étonnante erreur de frappe, lapsus ?: « une partie de son père avec son père »
N'est-ce pas plus clair?
À noter que c'est derrière mon brevet bleu de 200 m en nage libre que j'écrivis des règnes des rois assyriens (de la première dynastie vers 1816 av J.C à la Crise interne de 824 à 782 av. JC survenu après le Second Empire chutant avec Salmanasar III).
Façon de mêler autrement le « sacré » et le « profane », passé et le présent, sur une feuille volante où se trouve une frise chronologique du règne de Xerxès se lit aussi de ma main un top chansons radiophonique appelé l'Eurotop avec en 24ème position Gun's Roses (non Bon Jovi) en 19 Withney Houston et en 13 Les Innocents, ainsi qu'au dos, sur Frequence I cette fois-ci, en 30ème position Voulzy et son Rêve du pêcheur, en 29 Paul Mc Cartney, en 28 Christophe des Champs, en 21 Michael Jackson avec Heal the World, en 19 Étienne Dahot.
Ça frise le ridicule! C'est la vie!
Une visite au Musée du Louvre s'imposait depuis que les TJ avaient publié un fascicule sur l'essentiel de ce qu'il y avait à voir comme preuve de la véracité biblique. Il ne faut pas oublier que si les publications disaient qu'il n'y avait pas besoin de l'archéologie pour que la Bible soit validée, notamment dans ses prophéties, elle était d'un appui à ne pas négliger pour convaincre les incrédules (les gens du monde). Aussi, ils disaient vrai, il faut l'admettre lorsqu'ils disaient que longtemps on a cru que le roi assyrien Sargon, cité une seule fois dans la Bible, en Esaïe 1:1, n'avait jamais existé jusqu'à ce qu'on retrouve son palais à Khorsabad, sur un affluent du Tigre en 1843. Au Louvre, je pus en admirer les colossaux taureaux ailés à face humaines barbues trouvées à l'entrée de son palais. Aussi une autre découverte vint encore redonner du crédit à la Bible. Je pus admirer en "chair et en os ", c'est à dire en "pierre et en inscription" cette fameuse stèle noire de Mésa maintes fois reproduite dans les publications. Je me mis à genou pour écrire par terre les commentaires et j'écrivis, là, dans une excitation toute autre et plus vive que celle vécue par l'actualité roumaine, excitation mêlée de toute ma passion:
« Stèle de Mésha, roi de Moab. Inscription phénicienne fin XIXème av J.C. Découverte à Dibon (Jordanie) – dialecte très voisin de l'hébreu – commémore la défaite d'Israël (et ma construction du temple de Kénosh. C'est une authentique page d'histoire que l'on peut confronter avec le livre des Rois – voir II Rois 3: 4-27 »
Un principe était aussi à retenir quand il y avait désaccord entre la Bible et l'histoire profane sur un événement: les rois païens marquaient les victoires dont ils se vantaient, masquaient les défaites; les hébreux, eux, reportaient leurs victoires et défaites. À cela on reconnaissait « la Vérité », et le « peuple élu ».
J'étais animé d'une passion si forte que lors de repas avec des invités témoins de Jéhovah je n'hésitais pas à la partager. Dès que j'avais amorcé l'auditoire, je courais à quatre vitesse dans l'escalier et en redescendait aussi vite avec le fruit de mes recherches, un classeur présentant page après page une frise biblique avec des bandes colorées parallèles représentant différents règnes parallèles (ex: Roi d'Assyrie, roi d'Israël et roi de Juda) et qui allaient de la création jusqu'aux apôtres et agrémentés de noms, de dates, d'événements, de photos que je collais ou de dessins que je faisais à main levé d'après modèle, de cartes recopiées avec leurs couleurs et leurs légendes, du texte en rapport avec l'archéologie ou avec un sujet (ex: les instruments de musique dans la Bible) dans la partie haute et toujours titré. Les témoins étaient plus fascinés par mon animation fébrile, par ma surexcitation, que par ma passion en elle-même.
Mais un jour, il y eut une « Semaine Spéciale ». Il s'agissait pour la Congrégation de la venue d'un Surveillant de Circonscription; Celui-ci avait la réputation d'être austère, rude; de fait c'était un ancien de l'armée... J'avais été encouragé par la soeur Annie L (qui avait visité avec mes parents et moi le Musée du Louvre) à montrer à ce Grand Frère aux cheveux blonds, raides et très courts, ma frise.
« – Ne crois-tu pas? dit-il après une moue très fermée, qu'il y a mieux à faire? N'est-il pas plus important aux yeux de Dieu de prêcher? Quel meilleur objectif peux-tu avoir que de te consacrer aux oeuvres utiles? »
Je rougis. Je sortis de la Salle du Royaume pour pleurer au grand air. N'avais-je pas vécu ces paroles comme un viol psychique? Quoi qu'il en soit, ma passion trouva un poison qui mit un frein à celle-ci. Sans approbation de Jéhovah dont ce Frère était pour ainsi dire le plus grand représentant que je pouvais rencontré, point de salut. Le frère imbu de son pouvoir était encore moins de ceux qui pouvaient accorder de la valeur à cet encadré que je fis à la page « Abraham en Égypte » où il aurait put se reconnaître: « Oh les chameaux!... » (tel était le titre en rouge):
« Certains ont prétendu que les "chameaux"* domestiques n'existaient pas à l'époque d'Abraham. Toutefois, le professeur J.Free dans son livre Archéologie et Bible history déclare p 170: "Il est présomptueux de rejeter la déclaration selon laquelle Abraham possédait des "chameaux" en Égypte (Genèse 12: 16), car nous disposons de preuves archéologiques telles que des statuettes de "chameaux"
qui datent de périodes encore plus reculées" (ad p 258) »
*Cela est bien défendu: les chameaux de la Bible sont les chameaux d'Arabie à une bosse, plus communément appelés "Dromadaires"".
Enfin, heureusement pour moi, je trouvai du secours chez des Soeurs, les hommes m'intimidant trop souvent, et je trouvai réconfort dehors par l'une d'elles. Elle mit de l'eau dans le vin, du vinaigre en vérité, et c'est avec elle, l'épouse du loup, il me semble bien, que je fus que je me sentis quelque peu valorisé à travers mes travaux « futiles », et elle m'encouragea tant dans le sens du plus haut dévouement: la prédication, et avec tant de gentillesse, de douceur, que j'en fus touché dans mon être au point que quelques jours plus tard, sous cette nouvelle stimulation, j'écrivis un poème, mon premier, intitulé La pêche aux hommes. L'image n'était pas inventée, Jésus avait dit à un disciple qui avait abandonné ses filets pour le suivre qu'il ferait de lui un « pêcheur d'hommes », mais l'analogie soutenue avec la pêche à la ligne, était de mon cru. En effet, je pratiquai ce loisir, enfant, avec mon père qui m'avait félicité de ma première prise: un bauer ou poisson arc-en-ciel, tout en me disant qu'il était nuisible et non comestible, le laissant donc agoniser sur la rive. Cette pratique ne m'avait jamais quitté. Ah! ces parties de pêche avec mes cousins dans la Vieille Loire à demie à sec, d'où son nom, dans l'Authion avec mon oncle que je l'aurais défendu contre un garde de pêche qui voulait lui coller une amende, mais on l'appelait aussi Tonton Marseillais..., puis à Brain dans un étang entouré de buttes où je pêchais avec mon frère Yann et un copain carpeaux et goujons!
Bref, voici le poème que je lus à la Soeur impressionnée par mon don poétique, mais n'avait-elle senti un haut-potentiel au niveau du langage ?
La pêche aux hommes
Munissez-vous de la canne qui est l’œuvre de foi.
Ajoutez-y le fil car il n’y a pas de bon sans l’aide de Jéhovah.
N’oubliez pas l’élastique car la souplesse est un art.
Les plombs et le bouchon équilibrent en toute part.
Maintenant, mettez l’hameçon et les vers.
Des vers pleins la sacoche pour attirer les gens.
Et un bon hameçon pour un message saisissant
Quand vous êtes près faites une courte prière
Et puis, partez d’un point de vue positif.
Soyez zélés et bien attentifs.
Dans cette tâche mettez toute votre personne.
Car maintenant le temps sonne
Dès que vous sentez l’intérêt que porte quelqu’un, ferrez !
Pour ne pas qu’il lâche prise, avec endurance, luttez !
C’est là qu’il faut utiliser toute votre douceur. Ainsi
Aidez-là à rentrer dans la bergerie du réconfort…
Et faites-en aussi, un pêcheur d’hommes zélé !…
[manuscrit]
Je ne me souviens pas avoir lu de poèmes en vers qui m'aient inspiré, je ne lisais pas de poésie, la littérature n'était pas conseillée par les Témoins de Jéhovah, et ce n'est que par l'école et le goût de ma mère pour la lecture que j'ai eu accès à la littérature. Mais je ne me souviens n'avoir lu que des romans, j'en ai parlé. Je me souviens vaguement quand même avoir appris une fable de La Fontaine en primaire, et cela suffit sans doute pour donner une idée de la rime, si elle n'est pas quelque chose naturelle en l'homme (en tant que culture héritée). En tout cas, le don était là. L'utilisation de rimes embrassées m'étonne, et encore plus celle d'un enjambement créé, mais supprimant du coup la rime. Me surprennent la hardiesse d'une image comme « vers pleins la sacoche », la correction « bergerie du réconfort » en « récipient protecteur » pour ne pas sortir du thème de la pêche.
« Poème spi », comme je le jugerai, j'avais déjà ce don poétique que j'exploiterai trois ans plus tard.
Le mot phare de ce poème est «zèle », et c'est avec ce zèle que la nouvelle Salle du Royaume avait été construite par ses membres quelques années auparavant. J'y avais un peu participé avec mon ami Samuel.
C'était cette Salle flambant neuf qui accueillit aussi pour la première fois des Frères et Soeurs anglais. Un événement! Il y eut pas moins de six frères et Soeurs qui vinrent en peu de temps, habitant une petite ville côtière du nord-est de l'Angleterre. Les trois premiers arrivants furent un couple, John et Moira, suivi d'un ami célibataire du nom de Phillip et dont le nom de famille contenait le mot pet et sonnait comme une bouteille de champagne débouchée. Il était grand et était un vrai clown. Il pouvait faire balancer ses triceps par une contraction mystérieuse, et de même faire osciller une oreille aussi aisément qu'un doigt. Lorsqu'il joua au foot torse nu, je fus impressionné par le tatouage qui lui couvrait le dos, un très beau tatouage d'ailleurs, un papillon. Cela aurait pu être pire. Il aurait pu avoir une couverture démoniaque d'Iron Maiden... Il ne pouvait, expliqua t-il, malheureusement pas l'effacer. Il l'avait fait faire avant de connaître "la Vérité". Quant à son ami John, il était un roux, plus petit, frisé, plus sérieux, mais d'une douceur et d'une pudeur touchante. Il était marié à une véritable poupée, une belle blonde aux cheveux bouclés et qui était un rayon de soleil, et de la douceur du miel. John, c'était le roulis d'un ruisseau, Phillip la vie dynamisante d'un torrent. Moira, la lumière embrassant aussi bien ruisseau que torrent, bien que différemment... C'est à John, le timide, ou le réservé, que j'offris un dessin: une tête de tigre rugissant et peint à la gouache.
Eric se lia d'amitié à eux et il repartit avec eux en Angleterre.
Nos parents les avait aussi invité à une soirée dans leur foyer avant ce départ.
Pendant ce voyage de son grand frère, Paul lui envoya une carte postale qui évoque entre autres un contexte dit plus haut:
« Cher frère Eric,
« Je t'envoie cette superbe carte non pas de Paris mais de Brain. Je pense que tu t'éclates à cours de souffle en Angleterre. La visite de Paris était très bien, dont la visite du Musée du Louvre qui nous a tous émerveillé. Annie était très contente et nous avons beaucoup rit (métro). Annie a parlé anglais à Paris (pas besoin d'aller en Angleterre!) J'imagine qu'Emmanuel est lui aussi très joyeux là-bas. Maman a trouvé du travail pour l'instant (elle s'occupe de mémés). Elle est très contente. Comme je te disais, le Louvre était très bien. Annie a pris des photos, mais en plus nous avons rencontré deux jeunes soeurs de peau pendant cette visite. Entre parenthèse: (des canons!). Nous avons été à Mazé pour le Mémorial àcause des nuits à papa. Aujourd'hui, c'était ma première journée de boulot. Mes impressions!?... Plutôt content. Température idéale, ambiance sympa, pas trop fatigué après 8h1/2 de travail (une demi-heure de plus). Il y avait deux filles qui ont déjà travaillé avec toi (Lecomte-Simon), plus un gars. Pour ma paye, à toi de découvrir, elle sera sur l'enveloppe. Bonne nuit. Je... je... RRRR. PI! CH ZZZ! Ça y est! Fin de la 2ème journée de travail. Fatigante mais réconfortante. Et j'ai ma paye. Je suis content. PFFF! Je n'ai plus de place. Allez au revoir, éclate-toi bien.
« Donne mes salutations à la congrégation et de la famille (si tu veux). Je pense beaucoup à l'Angleterre. J'ai vraiment hâte d'y aller. C'est si bon! Je suis content de travailler pour ça. Ça me motive, tu comprends.
« Apporte aussi tout mon amour pour Simon et ses parents. Je pense beaucoup à eux. J'espère qu'eux aussi pensent à moi. « Demande à Simon de m'écrire, s'il veut bien.
« Hello Emmanuel!
« Hello Phillip and John + Moira.
« Stéphane. »
Cette carte postale montrant Paris la nuit (Tour Eiffel, Notre Dame, etc) contient un grand coeur rouge tracé par-dessus l'écriture à l'encre bleue (suivie de rouge et de vert) et fut signée par ma famille.
Pendant les vacances de printemps, je travaillai en effet pour la première fois, en pépinière, afin de financer des vacances d’été en Angleterre dont je reparlerai, ainsi que de la correspondance liée.
Mais ce printemps a un événement clé. Celui de la réponse à une lettre que j'avais envoyé à mon grand-père du côté de ma mère, lettre hélas perdue, mais la réponse donne une idée du contenu:
Saint-Malo, le 13 avril 1990:
« Cher Stéphane,
« C'est avec grand plaisir que j'ai reçu ta lettre, et aussi surprise!
Je ne me faisais pas idée que tu avais 17 ans. Tu vois, moi, je me sens prendre de l'âge, mais je ne me fais pas à l'idée que mes petits enfants puissent grandir, et pourtant...
« Non, je ne suis pas Prof d'Orthographe ni de littérature comme tu le dis, mais c'est vrai, je lis beaucoup, je devrais dire toujours, tout ce qui passe à ma portée, je le lis. C'est une vraie maladie, mais une maladie qui est bénéfique.
« Ce que je lis? Eh bien, j'ai des préférences, bien-sûr: les livres instructifs, sur les anciennes civilisations, tout ce qui touche à la faune, l'irréel, ce que l'on croit impossible, l'aventure avec un grand A. Quand j'étais plus jeune, j'aimais beaucoup les romans policiers et encore plus jeune... les BD: qu'est-ce que j'ai pu en dévorer... Des milliers... Je me cachais pour les lire, les parents n'ayant pas le même engouement que moi pour ce genre de littérature. Maintenant, ça m'arrive d'en regarder quand j'en trouve un sur mon parcours, mais superficiellement. Par contre, j'aime beaucoup moins écrire.
« De qui tu tiens? Tu sais, il y a forcément un petit quelque chose de moi que vous avez attrapé, un genre de virus – ça s'appelle l'atavisme; et dans le fond, ce n'est pas pour me déplaire; j'espère seulement que vous n'avez pris que le bon.
« Tu t'intéresses à l'archéologie! C'est bien, tu sais, il faut beaucoup de goût et de patience et une grande connaissance des coutumes anciennes et goût des fouilles souvent fastidieuses. Il existe des associations qui offrent des possibilités aux jeunes.
« Ce que j'ai lu avec un peu moins de plaisir, fait que là j'ai bien peur de ne plus être le Papy sympa que tu penses: tu me dis être d'accord sur ce que je pense des religions. Ce n'est pas les religions que je critique, car chacune d'elle pense détenir LA VERITÉ, cette Vérité que personne ne détient, ni ne détiendra jamais. Les principes de ces religions sont tous bons. Ce que je critique et que je n'aime pas ce sont ceux qui les représentent, car ils n'appliquent pas les concepts, ils les utilisent à leurs profits, mais pas dans le bon sens. Ils sont malsains, cupides et dépourvus de morale. Et là je suis d'accord avec toi.
« Ce qui me gène, ce sont tes propos. Tu me fais penser aux Musulmans qui trouvent que tous ceux qui ne sont pas Mahométants sont des chiens, des infidèles, des porcs se roulant dans leurs excréments, etc.etc.* Et là je ne suis pas d'accord.
* NDA : Il s'agit là d'une description de l'extrémisme religieux tel qu'on la connaîtra vingt cinq ans plus tard, mais qui n'a pas grand rapport avec l'Islam. Mais dans les années précédent de peu la vague de terrorisme évoquée, j'ai connu un musulman qui tout comme moi avec mon grand-père faisait du prosélytisme auprès de moi avant même qu'il se radicalise...
« Pour moi, toutes les idées sont respectables. Chacun est libre de ses pensées du moment qu'il n'essaie pas de les imposer aux autres.
« C'est vrai que, comme tu le dis, je m'exprime toujours avec naturel (en bon ou en mauvais d'ailleurs). J'ai un caractère très entier et ne m'embarrasse pas de mots inutiles quand j'ai quelque chose à dire, ce qui m'a valu bien des fois des ennuis; c'est aussi après mûres réflexions, ce dont tu devrais t'inspirer pour ne pas dire n'importe quoi.
« Chacun est libre de s'asseoir avec d'autres pour échanger ses idées ou rester seul et les garder pour soi. Il ne faut jamais avoir de HAINE envers quiconque, même si ce quiconque ne partage pas tes idées. La HAINE engendre la HAINE et n'est pas digne d'un être humain.
"HUMAIN: veut dire compréhension et tolérance, sociabilité et harmonie avec tous les caractères de l'homme. Je sais, certains ne respectent pas les règles, mais ce n'est pas une raison pour en faire partie.
"Ceci dit, cher Stéphane, ne crois pas que je sois un ronchon ou un vieux jeu. J'ai gardé un caractère très jeune, d'où l'insouciance s'est retirée – c'est l'apanage de la jeunesse –, mais j'aime la fréquentation des jeunes; je me sens très près d'eux, à ce point qu'il y a quelque temps avec ta Mamie, nous avions été convié à un repas de personnes du 3ème âge. Si tu savais ce que je me suis fais suer, de voir tous ces vieux visages autour de moi, cette ambiance et ces chansons d'un autre âge, à croire que toutes ces personnes se complaisaient dans leur état de vieux. J'aurais préféré, si j'étais en bonne forme, aller dans une BOUM. Si bien que j'ai dit à Mamie que je ne retournerai jamais avec les vieux. Elle voulait m'entraîner dans un voyage organisé: très peu pour moi!
« J'espère que quand vous viendrez, nous pourrons aller nous promener; il y a de très bons coins à visiter. C'est toujours un peu venté, mais on s'y fait. Je ne te promets pas d'aller me baigner, mais toi tu pourras y aller avec tes frères et soeurs, à moins que tu n'aies peur de l'eau.
« Je vais terminer ma lettre car j'ai le poignet qui commence à faiblir, surtout en une seule fois... Je n'ai pas l'entraînement voulu. J'ai commencé une lettre pour ta maman, mais je suis obligé de m'y reprendre à plusieurs fois. Tu lui dis de patienter, peut-être la lui apporterais-je moi-même à l'allure que je lui écris.
« Si tu veux écrire, ne te gène pas, je serai toujours content de te lire.
« Mamie se joint à moi pour vous embrasser TOUS.
"Ton Papy (pas Mougeot)"
Je ne dirai rien des sentiments qui me traversèrent en lisant et relisant cette lettre.
On peut apprécier sa qualité et forcément de l'homme un peu aussi, malgré des fautes commises...
Cette correspondance n'eut pas de suite. J'avais reçu une leçon et en étais offusqué.
Pourtant, combien de fois je la lus, et surtout lorsque je voulais quitter les Témoins de Jéhovah et même une fois libéré ! Elle pourrait s'appeler « Lettre à la tolérance »à l'instar de Voltaire dont je ne connaissais que Zadig, étudié au cours de l'année avec mon fameux prof de français. Mais cette lettre, j'en prendrai conscience un jour, était celle d'un traumatisé de guerre. Comme je l'ai dit, mon grand-père maternel a fait la guerre d'Indochine, qu'on a appelé «la sale guerre »... qui eut lieu juste à la suite de la seconde guerre mondiale, entre 1946 et 1954, à laquelle succéda la seconde guerre d'Indochine, dite la guerre du Vietnam qui sévira entre 1955 et 1975, mais d'où la France sera absente, et pour cause, elle fera la guerre d'Algérie de 1954 à 1962... La guerre s'était seulement déplacée, ce qui n'était pas mal pour le sol de la France, mais elle était là en continue de 1939 à 1962. Mon grand-père n'était pas qu'un traumatisé de guerre, il l'était de la vie. Entre les atrocités de la guerre qu'il ne pouvait raconter et les maltraitances de la marâtre des enfants de son premier mariage, dont ma mère... En eût-il connaissance ? Ne se sentit-il pas impuissant en ce cas ?
Mais revenons à mon histoire, relativement heureuse par rapport à celle de mon grand-père.
La première correspondance que j'ai entretenu fut celle qui s'entama très peu de temps après avec le tout jeune anglais Simon, un fils de Témoin de Jéhovah venus comme une seconde vague d'Outre-Manche dans notre congrégation. Simon était mon cadet de plusieurs années, mais je m'entendais à merveille avec ce gosse pétillant, quelque peu espiègle, au visage plein de santé, rosé d'un charme bien english que des cheveux ambrés et coiffés en brosse rendaient "cool" et "in".
Ainsi, eu-je l'occasion de m'exercer en anglais et constatai avec joie des progrès considérables dans une langue où je me ramassais une moyenne de huit sur vingt au collège.
J'envoyai une première lettre après le retour de Simon en Angleterre en mai, lettre adressée aussi à ses parents avec qui j' avais aussi partagé de bons moments.
"Hello! Simon, Hello Eilen and John!
"Comment vas-tu! Je suis très heureux de t'écrire. je pleure, je pleure encore, deux heures après ton départ. C'est très dur pour moi. Tu me manques. Les choses seront mieux après. Ne t'inquiète pas. J'aimerai être prêt l'année prochaine, mais je sais que je dois attendre encore et encore. J'espère que je vais trouver un travail pour aller en Angleterre. J'espère! Je pense à John- Eilen et toi.
"Merci beaucoup pour votre gentillesse. Merci beaucoup pour tous les repas – c'était très bon. Eilen! Tu es une très bonne cuisinière! John, tu es un très bon clown! (excuse-moi) Et SIMON! Mon ami! Tu es un très bon garçon! En somme! Vous êtes une très bonne famille!
"Thank you! (No thank you. Répète après moi. Thank you. Très bien – très bien. Maintenant, répète: Merci beaucoup – Meci beco – Non! Merci beaucoup. Merrrrrrci beaucoup – Très bien! Bon allemand!).
"Je pense à ce souvenir. J'essaye avec joie de jouer au Puissance 4. Je ne peux pas. Désolé Simon. Je suis en France, tu es en Angleterre. Au téléphone peut-être!
"Tu n'aimes pas Puissance 4. Tu es fou de Puissance 4. J'aime rire; Je dois rire maintenant. Rire ou essayer!?
"Tu es très formidable! Je ne t'ai pas oublié. Écris-moi bientôt. Très bientôt, s'il te plaît. Pour moi. Merci.
"Au revoir Simon! Au revoir Eilen! Au revoir John."
Il y a des choses que les lettres ne disent pas. Qui pourrait deviner que Simon était un refuge, une consolation, que juste après son départ je dessinai une femme, Brigitte Bardot, qui laissait deviner dans une revue offerte par Simon ses formes aguichantes et que je ne pus résister à déshabiller sur papier, et qu'après cette impulsion je culpabilisai, pensant être impur et ne plus être digne de devenir « Proclamateur Non Baptisé » comme je m'y préparais et qui était l'étape d'avant le baptême?
Si je ne prenais pas le soin de dire ce que la lettre ne dit pas, personne n'aurait pu deviner la charge émotionnelle qui se cachait derrière.
Souvent, pour la connaissance d'un écrivain, on ne croit devoir s'en référer qu'à ce qu'il a écrit ou dit. Si une chose probable n'est pas écrite, on la qualifiera de spéculative. Ainsi les rimbaldiens seraient sans doute étonnés si Rimbaud faisait aujourd'hui pour son oeuvre et sa correspondance surtout ce travail que je fais avec la mienne.
Voici à présent ma seconde lettre à Simon, sur papier bleu, et dont manquent les deux premières pages mais on y apprend que la rencontre eut lieu avant novembre 1989, donc bien avant ce que j'en ai dit plus haut (l'erreur est archi-humaine). Écrite en anglais aussi, mon anglais frenchy, je traduis:
« Salut Simon ou plutôt re-salut!
« Comment vas-tu. C'est encore Stéphane. Tu m'as téléphoné jeudi 2 novembre (Jeudi = thursday. Jeudi, friday, Saturday, sunday, monday 6th, tuesday, wednesday, thursday! OUF! Bah oui (yes), je n'ai pas encore envoyé la lettre. Désolé, Simon! Excuse-moi, s'il te plaît, s'il te plaît Simon. J'étais et je suis très occupé moi-même. C'est Semaine Spéciale (dans l'Assemblée de Circonscription). Je ne sais pas si tu comprends. C'est un bon programme spirituel, mais ce n'est pas encore fini. J'ai placé une brochure: "Doit-on croire à la Trinité". Je suis très heureux. Comment est l'école pour toi. Pour moi, c'est bien. Je voudrais être opticien (job = métier) en lunettes.
« C'est triste. Tu sais, j'aimerais venir à Hartlepool. Je voudrais te dire: Oui! Je viens en Angleterre! Mais je dois être sûr.
« Je travaillerai en avril (pour argent) pour payer ce voyage. Ne sois pas triste. Je ne veux pas que tu sois triste. Sois heureux. Comprends-tu? Je suis désolé! Reprends courage. Je n'ai pas dit que je ne reviendrai pas à Hartlepool. J'ai seulement dit que je n'étais pas sûr. Mais j'aimerais venir. Ne te fâche pas. OK! Mais tu seras pour toujours mon ami. »
En français:
"Si tu me comprend pas, je pense que John et Eilen me comprendront. Je vous aimes! TOUS.
"Au revoir mon ami. Bye bye!"
Il paraît ici clair que Simon vint en France en été ou automne 1989, que je lui parle d'un coup de téléphone donné en il y a peu de temps en novembre (date de la lettre) et que je nourrissais le projet de me rendre en Angleterre l'année suivante, après le travail de financement au printemps.
Pour mon choix de métier, il changera, mais ferai mon premier stage en optique, il est vrai. Curieux choix, mais peut-être était-ce le côté méticuleux qui me plaisait, le sens du détail, de l'observation, de l'analyse qui sont mien. Il est possible que je fus surtout influencé par le conseil d'une fille à la rencontre de laquelle sera consacré le prochain chapitre et que je devais avoir déjà rencontré alors, ce qui n'est qu'une une hypothèse.
Enfin ! Simon me répondis par cette lettre que je traduirai encore directement de l'anglais:
« Cher Stéphane et famille,
« Merci pour la lettre. J'étais heureux de recevoir des nouvelles de toi. J'ai beaucoup aimé. Ça m'a fait rire. Merci pour les cadeaux. J'espère que tu es heureux (Sois heureux). Sur le chemin du retour, nous avons passé un bon temps à Paris en haut de la Tour Eiffel. Je suis allé à l'avant de l'avion. Le pilote m'a laissé allé voir la table de contrôle. J'ai aimé la France. J'ai aimé ta famille. Donne leur mon amour, plus Eric. Piloter l'avion était TREBIAN. Ok. It was right. It was good. Répète: ou Very good! Ton anglais est très bon.
« J'aime que tu viennes chez moi bientôt en Angleterre.
« Ovare à toi et à ta famille.
« Ton bon ami Simon. »
Il n'attendit pas longtemps avant que je ne lui réponde par cette autre lettre (je convertis de l'anglais en français pour la majeur partie):
" Hello! Simon and my Friends!
"Cher Simon, merci beaucoup pour ta lettre. J'étais très heureux de recevoir des nouvelles de toi; Merci encore et encore. Tu es un ami rapide (a fast friend). Merci pour tes cadeaux. Maintenant, je t'écris avec le bracelet (Liverpool). Quand je sens le bracelet, je sens ton parfum. Je l'aime. Les livres d'animaux (que tu m'as donné) sentent le même parfum. Marrant!
« Questions au fait (français) Comment est ta chambre?
Je suis heureux pour toi que tu aies conduit l'avion, c'est super!
Veux-tu jouer à Puissance 4? Ce n'est pas impossible. Tu penses: Stéphane est fou! Non, ne t'inquiète pas. Bien. Nous pouvons jouer à Puissance 4 sur le papier. Avec ta lettre tu as un papier. Il y a un carré avec des carreaux (tiles). Quand tu joues, tu peins en jaune. OK. Tu comprends? Tu as 30 secondes pour jouer (you have 30 secondes for play) parce que sinon c'est facile (because or else it's easy). Quand tu as joué, tu peux rejouer. OK. Bien! Moi j'ai déjà joué. [Dans l'année présente, tu dois m'envoyer en moyenne trois lettres. Trois lettres par mois, c'est beaucoup! Veux-tu?] De même, si nous ne finissons pas le jeu, c'est bien.
« Il y a une photo récente dans la lettre. Je n'ai pas de photo récente de la famille. Désolé! As-tu une photo de ta famille? Peux-tu me la donner? Si tu n'as pas, as-tu une photo de toi (Simon)? « Peux-tu me la donner? S'il te plaît. Merci. Ok.
« J'aimerais que nous nous écrivions souvent. OK. Bien.
« J'aime ta famille aussi. Donne-leur mon amour aussi. Écris-moi vite. Une grande lettre. OK. Merci.
« Je finis cette lettre.
« Au revoir mon bon ami Simon et famille (good bye, my good friend Simon.
« Ton bon ami français Stéphane.
« Mon Frère. (My Brother). »
Bientôt dans la boîte aux lettres de la famille où nous allions souvent chercher le courrier, je trouvais avec bonheur cette lettre de Simon en réponse de la mienne :
« Heloé Paul! Comment vas-tu? J'ai aimé ta lettre; c'était drôle. « J'espère que tu es content d'avoir mes photos. Mon frère Christopher est grand, n'est-ce pas? Il chausse du 12 en chaussures – grand pieds!
« Comment va ta famille? Mes parents t'envoient tout leur amour. « J'ai eu un contrôle à l'école, mais c'était dur. Mais je l'ai fait. Comment est l'école pour toi? J'espère que tu pourras venir chez nous l'année prochaine. J'aimerais vraiment beaucoup que tu viennes. Nous pouvons jouer au Connect 4
« Gentiane est très heureuse, elle te remercie pour la lettre.
« Mon papa et ma maman te remercient aussi.
« Nous avons passé du bon temps avec toi, tout le temps en France. Je me rappellerai toujours, tu étais très drôle.
« Combien de temps tu viendras? Pour six semaines.
« Au revoir maintenant, mon ami.
« Ton bon ami Simon.
« PS: Mon frère est celui avec les lunettes. »
Voici à présent la première lettre de ma part qui soit datée et qui laisse deviner un long temps d'attente des lettres de Simon entre la fin de l'année 1989 et la première moitié de l'année 1990. J'avais trouvé comme voulu au printemps un travail, pistonné par mon oncle Mich travaillant en pépinière. Je pus payer mon voyage:
« 23 juin 1990 -
« Bonjour mes chers amis (Simon, Eilen, John, Christopher)
Je suis très très (...) très heureux de vous écrire parce que je viens vous voir très bientôt. Je vous écris aussi; merci pour les agréables et gentilles lettres que tu as écrites de ta propre main (très bien!) Je suis désolé de t'écrire si tard. Aussi, je suis terriblement désolé parce que je peux venir que 4 semaines. Je ne peux venir pour 6 semaines parce que je travaille du 13 août jusqu'à la fin du mois. Mais ne t'inquiète pas (sois heureux – Chanson Be happy), nous passerons de bonnes vacances. Très très bonnes. Nous irons à la piscine, nous jouerons au football, nous jouerons à Puissance 4 (Connect 4), nous rirons, nous chanterons, nous irons aux réunions, nous prêcherons, nous passerons vraiment de très bonnes vacances.
« Nous partirons d'Angers le 9 juillet. Nous resterons trois jours à Londres pour visiter les endroits célèbres et nous arriverons le 13 juillet à Hartlepool.
« J'attends avec impatience de te voir.
« Maintenant, au revoir tous mes amis.
« Au revoir Simon, Eilen, John et Christopher.
« Et bonjour à Gentiane.
« Bye all my love (Au revoir, tout mon amour)
« Stéphane.
« PS: Mes parents remercient beaucoup tes parents pour leurs cadeaux. C'était très bien. »
N'est-ce pas que j'ai l'air très zélé? Il n'a pas l'air malheureux pour un sou d'être "Témoin de Jéhovah", le Stéphane. On voit dans cette lettre comme j'étais content d'apprendre que j'avais placé un périodique! J'étais « spirituel », m'efforçais de l'être, et la rencontre de Simon était un tel bonheur que j'avais du coeur à l'ouvrage. Et bien du courage. De là à dire que j'étais un témoin de Jéhovah heureux ! Disons que les réunions et la prédication étaient notre lot hebdomadaire pour ne pas dire quotidien. Aux réunions, on faisait ce qu'on peut pour ne pas s'ennuyer. D'ailleurs j'ai une croustillante anecdote, celle de moi essayant de dire pendant un discours à Simon que j'ai envie de faire pipi. Il dit «wiwi », moi répondant « oui oui », la même balle renvoyée plusieurs fois avant de comprendre que pipi se disait « wiwi » en anglais, et je ne pus réprimer un rire, et lui aussi.
J'étais encore dans l'enfance (qui transparaît dans mes lettres comme dans celles de Simon plus enfant que moi), à la lisière de l'adolescence. On a vu se profiler celle-ci avec des dessins coquins qui ont provoqué en moi beaucoup de culpabilité, trop peut-être pour être un témoin de Jéhovah heureux.
Je reçus enfin cette dernière lettre de Simon avant mon départ pour l'Angleterre:
« Hello, et en français "bonjour". J'espère que tu es content (glad) d'avoir des nouvelles de moi. J'étais content d'avoir des nouvelles de toi. Je suis content que tu viennes en juillet. Tu peux rester dans ma maison. Nous te prendrons en dehors et nous dormirons dans le grenier. Nous passerons du bon temps. Nous irons nager, nous jouerons au football. J'espère que tu es content des bonbons que nous t'avons acheté.
« J'ai hâte de te voir. Simon, ton ami. »
Moi aussi j'avais hâte de le voir mon ami.
En juillet 1990, après avoir travaillé en pépinière, ma première expérience professionnelle, argent en poche, je partis enfin en voyage en Angleterre avec mon frère Éric et un ami à lui, Témoin de Jéhovah cela va de soi. Invité par mon ami Simon (prononcé "Saïmone") j'hébergerais chez ses parents tandis qu'Eric et Emmanuel hébergeraient chez des amis à eux, ceux qu'ils avaient rencontré l'année précédente et qui étaient venus passer un séjour dans notre congrégation.
Avant de passer à mes lettres écrites en Angleterre, j'aimerais faire part de quelques poissons-souvenirs parmi lesquels des anecdotes amusantes:
Réveillé dans le train pour prendre – première pour moi – le Fairy Boat traversant la Manche: je me mets à brailler sous le coup du réveil en gesticulant devant des passagers amusés et deux amis (dont mon frère...) morts de rire plus que de honte!
À Londres, tous trois sommes hébergés chez un Frère, ami d'un des hôtes d'Hartlepool. Premier soir, je vais aux toilettes et en ressort la mine déconfite. Je ne sais pas comment l'annoncer. Je vais vers Manu plutôt qu'Eric.
-
Qu'est-ce qu'il y a? T'en fais d'une tête!
-
Viens voir... fis-je confus.
Manu entre dans les toilettes, voit et rigole, Eric entend et rejoint la compagnie et il voit dans l'eau de la cuvette: un rouleau de PQ... Les rires fusent. Dédramatisation. Ouf! L'hôte anglais est mis au courant; il rit lui aussi.
Le lendemain, les trois français se promènent dans les rues, il n'y a qu'une seule crotte sur le trottoir et c'est Stéphane qui s'y met...
Le lendemain, les trois français ont rendez-vous, ils sont pressés, mais il y en a un qui a faim. C'est moi. Aussi s'arrêtent-ils dans une boulangerie. Je mange vite mon gâteau, pressé par les deux autres qui me sèment, mais moi: "Attendez!", voulant me débarrasser de mon papier collant, j'accoure vers une poubelle et me ramasse la tête par terre devant celle-ci...
Arrivés à Hartlepool, j'appris que Simon avait les Chicken's pox (littéralement boutons de poulet) désignant la contagieuse varicelle. Je suis hébergé en attendant mon rétablissement, c'est à dire environ trois jours, chez une autre famille TJ. Les deux enfants sont assez laids, avec plein d'acmé, mangent des cochonneries, la fille, un beau brin de laideron, est à moitié amoureuse de lui, les deux frères et soeurs sont fatigants. J'ai hâte de partir malgré l'hospitalité manifeste de la famille. Mais, pour remercier, avant de partir, je laisse une petite somme. Et ce n'est pas un euphémisme.
-
T'as laissé de l'argent? s'enquiert son frère.
-
Oui, 22 Francs.
Eric et Manu sont pliés de rire et plaisantent. Plus tard, ils feront de la BD avec les illustrations de la Tour de Garde. Du genre de ces bulles: « Combien coûte votre périodique? » dit une personne à qui l'on prêche. Le TJ répond: « Oh seulement 22 Francs! » Ou encore: « Tu peux loger chez moi, dit Abraham représenté. – C'est combien? dit son invité. – Seulement 22 Francs! répond le Patriarche.
Un jour, Eric et Emmanuel me charrièrent en me disant qu'ils avaient trouvé une fille pour moi. L'une était svelte, avait une superbe silhouette, une longue chevelure soyeuse, mais vue de face, c'était un laideron; l'autre avait un visage très beau, mais son corps était énorme. Je devais choisir.
« À elles deux, elles feraient une superbe femme! » conclurent-ils en se marrant.
No comment.
Passons aux lettres:
D'angleterre, Paul écrivit à sa famille:
"Bonjour tout le monde,
Je passe encore de très bons moments ici, et aussi de bons souvenirs de Darlington où habitent John et Moira qui sont vraiment sympa. Là-bas, nous avons pique-niqué le long d'un cours d'eau. Nous y avons joué au foot (j'ai mis 4 buts), et après je me suis baigné dans l'eau très froide du cours d'eau et j'ai fait un petit peu de Base ball. Le lendemain, la Salle était le matin à 10h après nous avoir invité pour manger et nous avons fait des jeux. C'était sympa et nous à donné d'autres idées, d'autres jeux pour les prochaines soirées jeunes ou soirée vieilles (joke!). Hier, dimanche, nous sommes revenus à Hartlepool. Après cette soirée, nous sommes allés chez John et Eilen où nous avons vu chez Gallowich (famille TJ d'Angers) et Gentiane. Ils sont heureux d'être ici, mais ne comprennent rien du tout. Déjà moi, bien que j'ai fait 5 ans d'anglais, c'est difficile de comprendre, alors eux... Heureusement qu'ils hébergent chez Gentiane et heureusement qu'Anne a toujours sa langue pour parler en français, sinon, je crois qu'elle en mourrait au bout de deux jours. Sinon, aujourd'hui, je pense qu'on va aller à la piscine et au patinage. À Darlington, nous avons pris connaissance de jeunes et ils viennent dans notre congrégation en septembre (début). Le temps n'est pas très beau mais il ne pleut pas. J'ai appris que papa s'est coupé à la main en tombant de mobylette. Heureusement que ce n'est pas grave. Samedi, nous avons mangé du John's curry*; c'était bon de goût mais ça crachait, c'était trop fort pour moi. J'ai quand même arrivé à terminer. J'ai hâte aussi que le mariage arrive.
* Poulet au curry
Dites bonjour à tous nos chers, à Danièle et Odile. Aujourd'hui mardi, nous sommes allés au Musée d'Hartlepool. Il était très beau. Demain, nous allons à York (un village) avec Eric, Manu, moi, la famille Gallo et la famille Davey. Maintenant je vous quitte en vous envoyant tout mon amour.
Stéphane
PS: Je ne suis pas sûr que vous recevrez la lettre avant que j'arrive.
L'intérêt principal de cette lettre est dans la mention première de Danièle et sa fille Odile.
Pourtant, parmi mes amis, c'est à celui d'enfance, et le meilleur, mon ami Samuel, que j'écrivis :
« Bonjour Sam
«Tout d'abord, je vais te faire un programme de ce que j'ai fait depuis que je suis ici.
« Lundi 9 juillet: Départ d'Angers à 4 1/2H
Arrivée à Paris vers 7h30
Arrivée vers minuit à bateau
« Mardi 10 juillet: Arrivée en Angleterre vers 6h. À Londres à 8h;
Gare Victoria: rencontre avec John W (celui qui nous a hébergé). Nous avons rien visité par fatigue.
« Mercredi 11 juillet: Visite du Jardin Royal Botanic de Kew Garden.
« Jeudi 12 juillet: Visite du monument (300 m et quelques) de Tower Bridge, de Tower of London, vue général de Londres.
« Vendredi 13 juillet: Visite du Buckingham Palace le matin; visite du Bethel l'après-midi.
« Samedi 14 juillet: Visite une nouvelle fois du Buckimgam Palace pour "Changing og the Guards" (la relève de la garde). Après-midi: visite Westminster, Big Ben.
« Départ à 2 h en bus de Londres, arrivée à 7h (après-midi)
« Rencontre avec Eilen, John H, Phillip P, Moira. »
Intérêt principal de ce courrier inachevé et de toute évidence non envoyé: la visite du Béthel, la TJ big house! À vrai dire, j'en ai pas vraiment souvenir, ça devait être d'un chiant ! Je crois seulement avoir été impressionné par la quantité et la grosseur des imprimantes.
J'envoyai deux autres cartes postales à mes parents. L'une est une vue de Londres de nuit derrière laquelle est écrit:
« Bonjour papa et maman,
« Je vous écris en vous envoyant tout mon amour et cette carte qui imprime le calme et la beauté de Londres la nuit. Nous passons de bonnes vacances.
« À bientôt
Stéphane. »
L'autre est une autre vue de la capitale anglaise sous la nuit et les lumières de la ville, se reflétant sur les eaux de la Tamise et derrière laquelle on lit:
"Bonjour tout le monde, cher tous,
"Je passe de très bonnes vacances ici à Hartlepool. Excusez-moi, la carte n'est pas très d'actualité! Je me sens vraiment mieux avec Simon. Aujourd'hui, avec Phillip, Eric et Manu, nous sommes allés au Yorkshire. C'est très beau. Il y a des montagnes. Nous avons pique-niqué. Dimanche, nous allons jouer au foot avec la Congrégation après la réunion! Au revoir! »
Neuf croix en guise de coeurs avant la signature: Stéphane, suivi d'un petit mot de la mère de Simon:
« Bonjour Claudio, Simonie et Family. Paul est bien (well). C'est un charmant garçon (lovely boy). Notre amour à vous tous. »
Pour finir avec ce voyage formateur et transitoire entre la sortie du collège et l'entrée au lycée, entre le Proclamateur non baptisé et le bientôt baptisé, côté TJ, voici quelques autres choses qu'on peut en dire:
À Hartlepool, je fis l'expérience à la fois des progrès considérables en anglais dans lequel j'étais plus fort pour parler que pour comprendre et de la difficulté d'être seul avec la langue anglaise, coupé du français par longues tranches de temps. Heureusement, je voyais régulièrement Eric et Manu hébergés chez Phillip.
Plusieurs fois je pleurai. Une fois surtout après un repas avec plein de Frères et Soeurs que j'entendis rire abondamment, frustré de ne pas comprendre et de pouvoir rire avec eux autrement que par effet de contagion.
Je fus sensibilisé aussi par les faux amis en anglais: un jour je dis à Phillip, John et sa femme Moira: "Good appetite". Je ne savais pas qu'ainsi je ne souhaitais pas un bon repas, mais un bon appétit... sexuel! Je le sus d'abord par la mine qu'ils tirèrent puis par explication: c'est ce qui s'appelle un quiproquo langagier, non? C'était du même acabit que le « wiwi-pipi », mais en moins drôle sur le coup.
À Hartlepool, je fus frappé par des problèmes, des tensions qui se faisaient sentir dans la famille de mon ami Simon. Des problèmes de couple, oui, mais pas seulement. Le grand frère Christopher semblait tourner du mauvais coton. La Congrégation en avait pris note. Cela déteignait sur le père qui était Ancien.
Pourtant, c'est avec ce frère que je partis, en compagnie d'Eric et de Manu. Pour la première fois je jouai au Bowling, et sur le chemin, on écoutaient en cassette OMD (Enologay...) et j'allai jusqu'à sortir mon pied de la fenêtre, au vent, avec un ineffable sentiment de liberté. Et il est assez curieux que le souvenir de Simon en Angleterre soit guère mémorable. Il semblait que, maintenant, j'étais dans la cour des grands; Simon était dans celle des petits. Le seul souvenir que j'ai vraiment avec Simon se situe au début de mes vacances chez lui, il essayait de chanter à mon instar: Qu'est-ce qui pourra sauvé l'amour? de Daniel Balavoine que je lui avais fait découvrir. Je fus marqué aussi par Simon et sa mère chantant dans la voiture le gros tube de l'été là-bas, Sacrifice ("it's no sacrifice...") d'Elton John, leurs voix couvrant presque celle d'Elton John passant sur les ondes anglaises. C'était dans l'air du temps, et la souffrance de la mère de Simon semblait répondre secrètement à celle exprimée par le chanteur. Je me souviens avoir partagé un repas avec Simon et sa mère dans un restaurant français. De la nourriture anglaise, j'appréciais beaucoup le bacon, atypique pour moi le matin, et Le Fish and Ships que m'avait fait découvrir mon grand frère. Par contre j'en détestais les sauces sucrées accompagnant les plats salés. Parlant repas, le premier petit déjeuner pris avec Simon et sa mère me fit forte impression. Froideur inaccoutumée. Puis dispute avec Simon, puis larmes, puis rires. Copieux breakfast!
Il y eut lors de ce séjour une frappante rencontre d'un artiste, ami de Phillip, qui montra ses grandes planches fantastiques et science-fictionesques toutes en couleur et très détaillées et nuancées.
Le trajet pour aller dans le Yorkshire fut un autre grand moment de sensation et de découverte. Enfin, là-bas, je vis dans un parc pour la première fois une autre espèce d'écureuil que le roux de France: le gris.
De retour à mon pays, en automne, j'écrivis à Simon cette lettre annonçant un changement, ma nouvelle vie en tant que lycéen et la direction professionnelle que j'ai prise, paysagiste:
« Hi Spotty boy* !
* Garçon boutonneux.
« Comment vas-tu? Je suis terriblement désolé. Je n'ai pas pu répondre plus tôt. Je suis très occupé (busy) et je suis un paresseux (lazy) pour poster la lettre. J'avais écrit une lettre il y a un mois.
« Comment vas-tu? And John et Eilen, Chrisopher? Je te remercie pour ta lettre. J'étais très heureux de la lire après le mariage (S+F) Le mariage était un bon moment. J'ai beaucoup dansé. Je vais à l'école depuis le 10 octobre. C'est bien. Je vais à la même école qu'Eric. J' apprends le nom des plantes. C'est très intéressant. Par exemple:
Quercus
Quercus robur
Oak
Fagacées.
« Je fais un herbier. Je me souviens que tu aimes les plantes parce que tu as regardé un film vidéo sur les plantes [et moi je ne voulais pas parce que je]
« J'étais très heureux d'être avec toi. J'aime l'Angleterre et tous mes amis: j'espère revenir.
« En juin prochain, peut-être, je reviendrais à Londres avec ma classe pour un séjour d'études scolaire. Si nous pouvons aller à Londres, nous pourrons visiter Kew gardens et autres parcs.
« Je leur ai donné cette idée (Kew gardens) parce que je l'ai aimé en juillet, et ils étaient tous d'accord. Je t'envoie tout mon amour.
« Au revoir. Écris-moi bientôt.
« Stéphane ton ami. »
Mais l'ai-je envoyé ? Auparavant, j'avais reçu la lettre suivante de la main de sa mère:
« Cher Stéphane,
« Tu as les salutations de tes amis à Hartlepool. S'il te plaît, donne à ta famille notre amour.
« Simon envoie son amour mais il est encore un peu paresseux. Il te remercie pour ta lettre.
« Christopher est maintenant un Pionnier permanent (regular pioneer). Il a une étude aujourd'hui. Il travaille très dur dans le ministère! As-tu été au mariage? Cela doit être un grand moment?
« Nous espérons que tu es heureux de ton séjour à Hartlepool. Désolé, Simon était boutonneux. Je vais visiter Paris le mois prochain avec John pour notre anniversaire de mariage. J'attends cela avec impatience.
« Notre plus tendre amour à toi et à toute ta famille.
D. Family. »
Je n'eus plus de nouvelles de Simon depuis. Sa famille s'était chargée de m'informer courtoisement un changement de régime... Je n'ai pas capté sur le coup, j'écrivis la lettre que tu as lu. Mais moi aussi j'étais passé à autre chose.
Et puis, j'étais revenu de mes illusions. Oui, les Frères et Soeurs anglais avaient la réputation d'être plus cool, plus relax, moins tabou... Aussi je vis dans la maison de Simon des choses bizarres: un père se baignant nu avec son fils, mon ami. N'ai-je pas été invité à prendre le bain avec lui? Au moins avec Simon, cela est sûr. Sa mère, ne la vis-je pas aussi se promener dans la maison soit nue soi en petite tenue? C'était naturel. Il n'y avait pas de honte ou de pudeur des corps. Typical english? Le fait est que cela, je le refoulai, il semble, pendant vingt ans.
Pendant longtemps, je ne vis ce voyage que comme un très bon séjour, même si j'avais pris dur et ressenti de la solitude dans l’apprentissage de l’anglais.
Juste avant ce voyage en Angleterre avait eu lieu, début juillet, la dernière Assemblée de District – intitulée « La Langue pure » – avant mon baptême qui aura lieu à l'automne. À savoir par exemple que Manu et mon frère Eric étaient baptisés. En août, je retravaillai en pépinière pour finir de financer mes vacances passées de l'autre côté de la Manche.
Peut-être de cette période date un texte écrit au bic bleu nommé au feutre noir (plus tard ?) : « Érotisme d’intimité (inspiré du livre Cantique des cantiques) » : il s’agit d’une liste de toutes les parties du corps nommées par la Sulamite auxquels correspondent les images poétiques (fruitières, animalières…). Par exemple, à la partie « seins » (soulignée), on lit : « 2 faons (jeunes, frais) jumeaux (identiques, même grosseur) d’une gazelle (beaux, gracieux) qui sont en train de paître parmi les lys. ». Mes premières expériences érotiques semblent dater de cette époque : *
Ma dernière lettre à Simon évoquait le lycée. J'entrai effectivement au lycée agricole du Fresne, près d'Angers. On y formait aussi bien à l'horticulture, filière choisie par mon frère aîné, qu'au métier de paysagiste (Jardins Espaces Verts), qui fut la mienne.
L’année de 3ème au collège finissant, j'avais dû m’orienter. Faire ce que je désirais, protéger la nature, me demandait de passer des concours et de partir dans le Jura. Mes parents s’y opposèrent, et je n’étais sans doute pas non plus très chaud pour partir loin. Mr Lamballe, mon super prof de français, on se souvient, me conseilla de me tourner vers le paysage (jardinier paysagiste) : « Je te verrais bien sous un arbre, avec les petites fleurs… », lui avait-il dit. Restait une voie artistique appuyée par ma prof de dessin, mais ma moyenne générale était trop basse pour entrer en Lycée général où j'aurais pu suivre une filière d’arts plastiques.
Ainsi, en septembre ou octobre, j'entrai au lycée agricole et horticole du Fresne. Sous le sigle BEPA (Brevet d’Étude Professionnelle en Agriculture) auquel je me préparais au Lycée du Fresne, se trouvait la filière Paysagiste que j'avais choisi. Mon frère Eric était alors en BTS dans le même lycée, après ses deux ans de BTA en horticulture.
Il ressort, d’après mes bulletins trimestriels, que j'étais un élève « sérieux » et « intéressé » dans certaines matières (ex : français), mais « lent », « irrégulier », « dispersé », « brouillon », « peu attentif » ou qui « a du mal à se concentrer » dans d’autres. Dans le bulletin du 3ème trimestre : « meilleure participation à la vie de la classe » lit-on.
En janvier 1991, les parents de Paul avaient rencontré Junko, une jeune et belle étudiante japonaise. À celle-ci succédera celle d'Odile.
Mais puisque nous sommes au lycée, parlons-en un peu. Après je parlerai de Junko.
Je dirai juste pour le moment que j'y allais en mobylette, en CIAO, et que j'avais une quinzaine de kilomètres à faire par tous les temps, comme du temps de la Venaiserie en vélo. J'avais des gants en peau de daim l'hiver mais j'arrivais quand même les mains frigorifiées. Mon frère Eric avait la chance d'avoir obtenu le permis, même avec un con, et de posséder une 4L rouge pour m'emmener au chaud en classe. Seulement, Eric n'avait pas les mêmes horaires... Autonomie oblige!
Pour le "fun", un jour Eric empruntant la même route que moi me vit sur la grande avenue des Ponts-de-Cé , sautant sur une patte sur le trottoir, le visage tordu de douleur, la mobylette à mes côtés. Il s'arrêta, mort de rire et m'emmena à l'hôpital.
-
Comment t'as fait ton compte? fit l'aîné.
-
Bah, le feu était vert, j'ai voulu dépasser le bus par la droite, mais j'ai pas vu qu'il allait tourner... à droite.
-
T'as pas vu les clignotants?
-
Bah...
Eric riait tout ce qu'il pouvait.
-
Purée, t'en a de la veine! T'aurais pu finir en sauce tomate! Tu sais que c'est interdit de dépasser par la droite?
-
Même un deux roues?
-
Surtout un deux roues. Ils sont les plus sujets à ce genre d'accident. L'un veut aller tout droit et l'autre tourne à droite au même moment, et boum! Au mieux tu es collé au trottoir! T'es bien le roi de la gaffe, Gaston Lagaffe! Ça me rappelle l'Angleterre. Qu'est-ce que tu as pu en faire, hein?
De cette histoire, je m'en sortis avec une atèle à la jambe (droite ou gauche, je ne sais plus), atèle que je m'attelai à porter plusieurs mois, obligé d'être transporté par mes parents en voiture et de me déplacer en béquille.
Je n'avais pas eu autant de peau sur le trajet pour aller au collège, ce jour où j'étais passé à vélo sous le godet d'une pelleteuse en travail, mais je m'en sortais bien, c'est vrai.
Quand même j'étais la proie facile de moqueries de la part de mon frère Eric. Un jour, j'avais éclaté pour de plus méchantes moqueries que celles à propos de mes gaffes, plutôt gentilles, il s'agissait des moqueries à propos de mes dents en avant qui avaient trop longtemps perduré et aussi de constants petits rabaissements. Je m'en étais même ouvert à un Ancien, Christian H, et il m'avait aidé à préparer et mûrir un discours: sur la base de multiples versets bibliques à l'appui. Cela avait éclaté lors d'un repas familial, j'en pleurais en parlant et lisais debout, à travers les larmes: « I Corinthiens 1:25-29: "Parce qu'une chose sotte de Dieu est plus sage que les les hommes et qu'une chose faible de Dieu est plus forte que les hommes. Car vous voyez votre appel, frères: il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair qui ont été appelés, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de haute naissance; mais Dieu a choisi les choses sottes du monde pour faire honte aux choses fortes; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu'on méprise, celles qui ne sont pas, pour réduire à néant celles qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu". »
Cela avait fait sensation, un ange était passé, cela avait fait son effet, l'abcès avait crevé par une prise de parole magistrale dans un état lamentable. Sortir tout seul le trop rabâché "Les moqueurs n'hériteront pas du Royaume de Dieu" n'aurait pas eu l'effet que celui de Corinthiens eut sur Eric, surtout allié à mes larmes. De ce jour, il cessa de se moquer de moi.
Dans ce contexte, la venue de Junko, d'origine japonaise, dans la vie des Delavigne apporta une lumière nouvelle à l'intérieur de la famille et en moi-même: Le point de vue et la sensibilité d'une étrangère, d'une culture différente. Junko avait remarqué en moi une sensibilité très proche de la sienne. Entre parenthèse, cette jeune femme d'extrême Orient était d'une extrême beauté, grâce, gentillesse, délicatesse et pudeur au cheveux longs et raides, brillants comme une aile de corbeau cirée. Petite de taille et grande de coeur, ce que tu verras par toi-même dans ses lettres.
Le 9 janvier 1991, Junko m'écrivit:
"Cher Paul,
"J'éprouvais toujours de l'admiration pour votre comportement. Toute la journée vous travaillait sans cesse, vous occupait bien vos petits frère, soeur et moi. Je crois que c'était très très irritant et fatigant de tenir ma compagnie. Cependant, vous étiez toujours vraiment gentil vers moi.
"Les japonais généralement essaient d'imaginer le sentiment de l'autre avant qu'ils donnent son avis. Nous avons tendance à prévoire quelle influence nos paroles donneront aux sentiments à l'autre. En un mot, nous réfléchissons trop. Par contre, je crois que les français parlent comme ils veulent. Sauf une partie de gens. Je trouve que vous êtes parmi des français peu nombreux qui peuvent se mettre à la place de l'autre (qui savent imaginer le sentiment de l'autre). Je souhaite que vous ne perdiez pas la tendresse (signe japonais), la sincérité (idem), la pureté (idem) et la innocence (idem) de ton âme pour toujours.
J'ajoute un mot pour finir: "Merci beaucoup d'avoir dépensé beaucoup de temps pour moi."
PS: Vous avez raison. Les airs dans la cassette que vous m'avez prêtée sont très belles!"
Pour les cassettes, il s'agissait des Cantiquesdes Témoins de Jéhovah joués au piano.
Le 17 février, la belle Junko (son nom me faisait penser au Ginko Biloba, dit « arbre aux cent écus », un des plus vieux arbres et le seul qui ait résisté à la bombe atomique) m'envoya une autre lettre qui a plus de piment :
« Cher Stéphane,
Ça va ? Moi, je suis en forme parce que j'ai pu entrer dans la classe des débutants. C'est à dire, j'ai descendu de dix niveaux. Tous mes amis me disent : « Incroyable Tu es folle. Tu dois rester au niveau moyen. Mais je ne le regrette pas du tout en ce moment. Comme il ne faut pas passer beaucoup de temps à préparer mes leçons pour le lendemain, je m'amuse après les cours ; je peux faire ce que je veux. D'habitude, à peine les cours ont-ils fini, je me précipite à la bibliothèque pour prendre une bonne place et j'y reste jusqu'à l'heure du «dîner » (p-m 6:30). Je mène une vies plus facile, libre, agréable et détendue comparativement à celle du premier trimestre.
« Oh j'ai reçu ta « lettre d'excuse » avant-hier et aussitôt après l'avoir lue, tes parents son venus chez moi. Nous avons discuter de ta attitude envers les femmes asiatiques. Tes parents ont dit que ta conduite et tes paroles n'avaient pas été méchantes parce que c'était l'humour ou l'esprit de France. Cependant c'est vrai que je me sentais un peu triste chaque fois que vous avez imité ou dessiné la physionomie en rigolant. Peut-être as-tu essayé de nous décrire tel que nous sommes sans méchanceté, mais j'y voyais un peu de moquerie. Disons qu'il y a un noir, est-ce que tu oses dire en rigolant « Ta peau est toute noire... » En ce cas, même si tu crois que la peau noire est vraiment belle, ton compliment se changera en moquerie. Le rire est d'un côté une chose très agréable et valable parce qu'il fait plaisir aux autres mais aussi à soi-même, d'un autre côté, si on l'utilise pas bien, le rire est considéré comme un témoignage de la moquerie, du mépris. Je suis sûre que tu n'avais pas de sentiments aussi horribles parce que « ta personnalité », je la comprends bien. Cela se voit d'après ton attitude envers moi. Donc, ne t'en fais pas ! Moi, comme tu sais, je suis une personne très sensible. Je manifeste mes sentiments facilement. Mais maintenant, je ne m'en soucie pas parce que j'essaye toujours d'être raisonnable.
Alors te souviens-tu des mots que je t'ai dit ? « Tu es méchant, Stéphane. Tu n'es plus mon préféré... » Crois-tu que je l'ai dit sérieusement ? Non ! C'est précisément ce qu'on appelle « La plaisanterie ».
Quels progrès d'expression en un mois !
Plus question pour moi de faire des mines de singe...
Le 27 février, j'écrivis à Junko :
« Chère Junko,
« Je te remercie de ta gentille lettre qui m'a fait vraiment plaisir. J'étais heureux que tu sois avec nous. Tu étais vraiment la bienvenue. Quant à moi, je n'ai fait que mon devoir en m'occupant bien de toi. Je te remercie beaucoup de m'apprécier. Je t'apprécie beaucoup. C'est pour cela qu'il ne faut pas te culpabiliser. Comme tu me dis que tu es très, très irritante, moi je te réponds : « Tu n'es pas du tout du tout irritante (Good Joke?!)
«Il est vrai que je suis peut-être l'un de ceux qui peuvent se mettre à la place des autres. Beaucoup ne s'occupent que de soi et ne s'intéressent pas aux autres.
« Pourtant, il est très important de comprendre les autres. Chacun n'a pas les mêmes pensées, les mêmes passions et la même religion. D'ailleurs, je comprends que tu hésites à venir à nos réunions. Peut-être est-ce la timidité ? Ou à cause de tes convictions religieuses. Cela est tout à fait normal. Cependant, rassure-toi, si un jour tu veux venir avec nous à la réunion, ce qui me ferait énormément plaisir, tu seras aussi bien accueilli qu'avec nous.
« Je suis content que tu aimes la cassette que je t'ai prêté. J'espère aussi que tu as apprécié la lecture de nos périodiques. Ils sont vraiment intéressants.
« Quant à toi, j'espère que tu réussis bien tes études. Et je souhaite que tu aies du succès dans ton travail. Et pour cela je t'admire beaucoup. Si quelquefois tu es découragé parce que tu a des difficultés ou encore parce que tu as la nostalgie de ton pays, rappelles-toi que nous t'aimons beaucoup et que nous voulons t'aider.
« Nous avons reçu une petite lettre de Chikako. Elle nous dit qu'elle était très contente qu'on l'invite. Elle désire aussi venir à la réunion quand elle aura le temps.
Voilà Junko, je vais te laisser sur ces mots ou plutôt ce « speech » (english word but it's a french expression). If you want, you could write a letter in English nex time. All the best! »
« Stéphane »
Oui, un peu lourd de prosélytisme encore, le Stéphane. C'était plus fort que moi. La leçon du papy ne m'avait guère profité sur ce plan, si ce n'est que j'étais plus respectueux envers les autres religions.
Cette lettre semble la réponse à la première lettre de Junko. N'aurais-je fait une erreur de date et ne serait-elle pas du 27 janvier ?
Il est beaucoup plus significatif qu'un jour Junko me confia, assise à côté de moi, sur mon lit, que si elle pouvait, si elle n'était déjà mariée ou fiancée, elle voudrait se marier avec moi. Elle voudrait un homme aussi gentil que moi. Elle ne pouvait pas. Elle était promise au Japon, son mari l'attendait. Cela semblait un mariage de familles et non d'amour. Je fus à la fois peiné et touché. J'aurais voulu l'avoir pour femme aussi. On comprend pourquoi.
Avant qu'elle ne reparte dans son pays, ou un jour qu'elle revint pour repartir peu de temps après, je lui offris un pastel fait d'après une photo artistique d'elle en noir et blanc prise par un photographe.
Le 2 février 1991, Junko écrivit au dos d'une carte postale du château de Villandry :
« Cher ami,
« Vous m'avez visité tout à l'heure. Cela m'a soulagé vraiment et j'étais très contente de parler avec vous. Tu m'as dit que les cartes postales te plaisaient beaucoup et il me semblait si mon mari comprenait français, tu voudrais lui écrire toi-même, c'est ça ? Oui, tu pourrais lui communiquer ce que tu veux dire en anglais : nous l'étudions au collège et au lycée. Je te donne notre adresse au Japon. Si tu veux, essaie-lui d'écrire. Je suis certaine, il sera ravi d'avoir la lettre de ta part.
« Mes amitiés chez vous, à bientôt. »
« (Japon par avion) »
Ce furent les dernières nouvelles que j'eus de Junko. Ne restent que quelques lettres, mais combien précieuses, ainsi que quelques photos, notamment dans les Vosges où elle accompagna en vacances d'hiver notre petite famille.
Peut-être en mars 1992, je vécus le « jour le plus important de ma vie » (théoriquement, l'oubli de la date exact est significatif): je me fis baptisé Témoin de Jéhovah par immersion dans une baignoire lors d’une Assemblée de Circonscription.
En avril, je fis on premier stage pratique dans une entreprise paysagiste. Ça se passa mal. En juin, je fis mon deuxième stage pratique dans une autre entreprise où je connus le labeur des brouettes de terre à pousser dans un terrain pentu sous la canicule, ainsi que tour à tour la douceur ou les pressions et insultes du patron lunatique, le tout payé « à la cuillère ».
L'observation de la Nature restait pour moi ma principale passion en dehors de l'archéologie et de la lecture.
J'ai parlé d'un petit plan d'eau qui était en fait un grand réservoir pour arroser autour les grands terrains pépiniéristes qu'on devait traverser. Dès à la sortie du lotissement neuf, on se trouvait dans la nature. Il y avait une vieille ferme ou plutôt un vieil abattoir, vu les os de bovidés retrouvés sur place un jour. Le sureau envahissait le lieu fétiche jusqu'à ce qu'il soit rasé. Mais le plan d'eau, lui, était resté. Lieu de pêche le plus proche et qui permettait d'échapper en principe au garde de pêche et évitait de prendre le permis. Moi, mon frère Yann et un copain pêchions avec du matériel rudimentaire. Autour, c'était plein de relief et de bosquet. Un été, en se promenant autour, je soulevai une tôle et vit un orvet. J'avais d'abord eut peur, mais l'ayant très vite identifié, bien que ce soit le premier rencontré, je l'emmenai chez nous. Je fis peur exprès à ma mère en le suspendant par la queue et disant: "Maman, regarde!" avant de la rassurer. J'étais très heureux et très fier de ma prise. Je me souvenais du Frère, qui était gardien de prison par ailleurs, et qui, lui, chassait des vipères avec un bâton bifide et qui le saisissait ensuite par le cou avant de le mettre dans un bocal, puis dans un vivarium. Autour du plan d'eau, je crus un jour avoir fait face à une couleuvre vipérine qu'on ne pouvait confondre avec celle à collier. Je rêvais voir un jour une couleuvre de Montpellier. Après tout, mon père, dans mon enfance avait vu un serpent plus grand que tous ceux qu'il avait vu et qu'il pouvait voir, qui n'avait rien à voir avec les vipères qu'il chassait au lance-pierre, ni avec des couleuvres. Les friches à côté du lotissement était quant à elles le terrain de chasse privilégié non pas pour les vipères, mais pour les mantes religieuses. J'en reparlerai plus loin.
L'autre grande branche d'observation était celle des oiseaux, toujours. Et principalement, comme toujours, la fascination pour les rapaces. Là, en campagne, il pouvait trouver nombre de pelotes de réjections. Les chouettes effraie ou dame blanche étaient nombreuses, et j'étais sûr qu'il y en avait une qui logeait dans l'ancien abattoir. J'avais vu voler vers ce lieu, la blancheur sous plumage roux moucheté, silencieuse dans la nuit.
Je cherchais aussi le Circaète Jean-le-Blanc, chasseuse de vipères qui pouvait fort bien se trouver dans les Ardoisières à Trélazé, ce nid de serpents, mais jamais je n'aurais soupçonné qu'à trois pas de chez moi, je verrais un jour un balbuzard pêcheur. Un busard des roseaux, cela était possible dans les marais de Brain, bien que je n'en avait jamais vu, mais un balbuzard pêcheur...
Pourtant, j'eus cette chance inimaginable par la rencontre d'un ornithologue. Une fois que j'étais était parti avec mon père observer tôt le matin les oiseaux du bord de Loire, où par ailleurs j'avais passé des soirées autour du feu avec ma famille et des amis, on vit un homme avec une grosse longue-vue sur pied, le genre de matériel professionnel à côté duquel ma petite longue-vue grandissant dix fois était ridicule. En allant vers lui, on apprit qu'il était à la recherche du balbuzard pêcheur, rapace migrateur, venant d'Afrique et résident de août à octobre en France dont la Loire. Un rendez-vous fut pris très rapidement.
On trouvera ci-dessous mon petit rapport d'observation sous le titre "sorti de Balbuzard" suivi d'un petit dessin humoristique:
"Temps de recherche: 2 matinées.
Sortie à partir de 9H30 le...
Sortie à partir de 7H le 31 août 91. Vu vers 8h30.
Matériel: Jumelles 8/56. Télescope professionnel.
Lieu d'observation: LOIRE. Entre la Bohalle et Saint-Mathurin. Perché sur un piquet au milieu de l'eau non loin de la berge opposée du point d'observation.
Description: Balbuzard apparemment mâle (couronne de stries foncées sur la gorge. Différence en général de la femelle qui en général a une large bande foncée sur la gorge. Le reste de son corps était celui typiquement reconnaissable du Balbuzard (dessous brun foncé, dessous blanc, bande noire latérale sur la tête, huppe apparente. Il avait plutôt l'allure d'un adulte, peut-être d'un jeune adulte.
Observation: Nous l'avons aperçu de très loin avec le télescope. Nous nous sommes approché. En allant plus loin, nous le voyons distinctement. Nous avons tenté de nous rapprocher de lui en allant sur la plage, mais il s'envole, dérangé par un avion et peut-être aussi en sentant notre approche.
11H: Il se pose plus loin sur une branche morte posée à même le sol et entourée de hérons cendrés, vanneaux huppés, petits gravelots, mouettes rieuses, et peut-être Mélanocéphale!
11H45: Au bout d'un certain temps, il s'envole, mais se pose aussitôt sur une branche flexible. Il se prépare certainement à pêcher. Il guette l'eau puis déploie par moments ses ailes
11H 59: Il s'envole, s'élève dans le ciel, des battements d'ailes, des planements et soudain il se jette dans l'eau, retirant un poisson (30 cm de long, blanc), puis il se pose avec sa proie sur une souche d'arbre et le déchiquette. C'était un spectacle inoubliable.*
*La fiche d'observation contient aussi à la date du 3 septembre une note sur un balbuzard vu dans la brume; d'un faucon hobereau sur le même arbre, rare, contrairement au Crécerelle et à la Crécerelette; du balbuzard dérangé par une buse, fuyant avec le faucon; d'une jeune buse s'amusant avec pies et bout de bois; d'un pic noir en vol, le plus grand pic, localisé surtout en montagne et assez rare dans nos régions et qui fait kru... kru... kru... kru...
Peu de temps après cette sortie ornithologique, je reçus une carte postale d’Espagne de la part Samuel, mon meilleur ami d’enfance « dans la vérité », lettre qui contient entre autres une citation biblique : Proverbe 18 : 24.
"Holà Paul!
"C'est moi, Sam. Tu te poses sûrement des questions, j'en suis sûr, comme moi aussi je m'en suis posé.
"Et bien mon Père et ma Mère ne m'avaient pas prévenu pour me faire une belle surprise qui est celle-ci: Je m'excuse beaucoup de ne pas avoir été avec toi admirer le Busard si je me rappelle bien. Mais t'inquiète pas, on aura l'occasion d'être ensemble et de faire de nombreuses choses avec J-L et aussi tout seul. Ici, il fait très chaud. Mon copain Juan m'a fait montré ses livres de Nature où il y a les Rapaces. Ils sont super! Il voulait m'en laisser un mais c'est écrit en Espagnol malheureusement. Il a aussi des fiches sur ceux-ci, mais pareil. Autrement tout va bien la nuit que je me promène avec mes amis espagnols. Mais toi tu es mon meilleur copain et je pense à toi. Je te dis à très bientôt, à lundi 2 Septembre 91 pour le Mariage et la Rentrée des Classes.
Proverbes 10:24." ("Il y a des compagnons tout disposés à se briser l'un l'autre, mais il y a tel ami plus attaché qu'un frère.)
Il me faut préciser une chose, c'est que cet ornithologue, le J-L de la lettre, faisait des conférences et organisait aussi des camps. Il avait proposé à mon père, et je rêvais d'y aller avec Samuel. Par chance, cela ne se fit pas: je l'appris plus tard, JL avait eut des problèmes avec la justice pour ce qui se devine. Y avait-il danger à trop aimer les oiseaux? En tout cas, le rapport plus haut contient les dernières observations ornithologiques observables dans ma vie avant longtemps. Bientôt une passion autre grandira mais englobant celle des oiseaux.
À propos du verset cité, Samuel ne savait pas alors que cette longue amitié se refroidirait bientôt avec le rapprochement d'Odile. Sam eut beau me mettre en garde, j'étais attiré comme un aimant vers celle qui incarnait l'avenir et devenait de plus en plus mon présent, répondant aux nouveaux besoins, plus exigeants et moins conservateurs qu'étaient ceux de Sam qui avait lui besoin de stabilité. Je frôlais des récifs tandis que lui se contentait de la chaleur de la plage.
Pourquoi en prendre note ici? Un des frères de Samuel avait été en prison en refusant de faire l'armée comme les Témoins de Jéhovah l'ordonnent et se faisant "objecteur de conscience". Il vivotait dans un cachot d'après les nouvelles qu'on en avait, dure épreuve pour la famille qui pour une fois trouvait faveur aux yeux des Anciens. Cela rachetait-il pour autant l'aîné exclu? C'était avant 1990. Moi qui pouvais ressentir la détresse de la mère de Samuel, dépressive, pouvait encore être un soutien pour mon ami.
En 1991, c'était un autre frère à moi, suivi d'un autre jeune "objecteur", tous deux grands copains d'Eric, qui firent leur année de prison. Leur condition de vie était cependant bien meilleure que ce qu'avait connu son grand frère Marc.
Les connaissant bien pour leur humour, je fis un poème en leur hommage, mon second poème:
"Déportés pour un an
Dans une cellule immense
Tel que vous l'imaginez
N'est pas réalité.
Vincent et Petit Pierre
Emparqués dans leur galère
[aux corvées] Au lieu des pommes de terre
Et des céleris amers
Loin des plages Cacabana
Des Danones et des Banga
Que Vincent regrette un peu
Rien qu'un peu."
Poème que seuls les deux "déportés" pouvaient comprendre. Ils passaient leur temps à éplucher des légumes.
Il y a une date qui pour moi évoquait tout un ensemble de choses, de souvenirs. Il s'agit d'une date historique dans le monde musical et qui me dépasse largement:
Le 24 novembre 1991, décédait à l'âge de 45 ans Freddie Mercury chanteur emblématique du non moins emblématique groupe Queen. Pour des Témoins de Jéhovah, écouter ce groupe était tendancieux. Or, moi, Eric et Manu, et même d'autres, vouaient un véritable culte (du moins en étaient "fan") à ce groupe de rock-opéra peut-on appeler. Les publications ne cessaient de mettre en garde, plus que pour la lecture, sur la musique qui touchait plus les jeunes. Les amateurs de lecture sont moins nombreux que les amateurs de musique à 10 contre 90. Qui n'écoute pas la radio, au moins? Certaines musiques, même classiques étaient jugées démoniaques, d'autres comme le rock, immorales, d'autres comme le hard rock et le métal carrément sataniques. Il y avait aussi le problème des messages subliminaux parfois démoniaques que pouvaient contenir des chansons même apparemment anodines. Cela était fascinant et étrange pour moi, mélange de peur et d'excitation. Un jour, Eric m'en donna la démonstration sur un disque vinyle, peut-être d'Indochine, où par une lecture manuelle à rebours on entendait des choses cachées assez troublantes. Que ce fut Indochine, cela n'était pas étonnant: leur chanson Bob Morane, on la condamnait d'office: il y faisait clairement l'éloge de Satan, "le roi de la terre". Pour en revenir à Queen, il était difficile de juger sur le côté subliminal, mais disons qu'ils sublimaient, transcendaient tout et avaient malgré l'homosexualité du chanteur Freddie Mercury une aura de sainteté auxquels les parents, aussi bien ceux d'Eric et moi que de Manu ne pouvaient nier. Pourtant, la Bible le disait: le diable se déguise sans cesse en ange de lumière. Mais il y avait une telle pureté, une telle grandeur, une telle puissance, beauté et émotion vocale et instrumentale, que mystérieusement, ils échappaient à tout jugement. Si l'adhésion de l'esprit était sujet de débat, l'adhésion du coeur était totale. Ils représentaient pour nous aussi un espace de liberté psychique important. Les Queen incorporaient dans leur musique la notion de délire dans le sens le plus positif. Ils avaient de l'humour. Et ils étaient brillants. Pourtant, on entendit avec émotion Show must go on, nos coeurs étaient saisis. On ne savait pas encore ce qui allait éclater bientôt à notre face, le grand chanteur, qui aurait pu faire de l'opéra comme disait mon père de qui l'appréciait beaucoup, était mort du Sida. On ne le savait pas et pourtant il y avait comme un signe par cette chanson: "le spectacle doit continuer", sur de hautes octaves. Il pouvait aller jusqu'à quatre octaves, de quoi faire baver...
On peut peut-être clore ce chapitre par une lettre d'un jeune TJ anglais ami de mon frère Eric, qui était aussi venu à Angers avec Christopher, et plus proche de mon âge que de celui de Simon. Je ne suis pas parvenu à traduire certains passages parlant de choses "spirituelles". Je les laisse dans la langue de Marcus :
"Cher Stéphane,
"J'espère que j'ai bien épelé ton prénom. Bien comment vas-tu? OK. I managed to get the Watchtowers from the assembly we have just attended at a place called "Hellerby" near Sheffield. It's the Sociéty's own assembly hall.
"Tu ne me dois aucun argent. Juste accepte, c'est comme "un cadeau"
think thats how you spell it. I will buy the other 4 at the next assembly in April or should I say "Avril".
Donne mon estime à ta famille.
Et Eric si tu lis cette lettre, tout ce que je veux dire à toi est "Kiss my Bum!" (embrasse mon derrière!)
"Au revoir pour maintenant"
"Marcus."
...
DOCUMENTS










