Mémoire BROUILLON (version longue - 1973-1995 - chapitre 1 : De la naissance à la Primaire)
Reprise de La Vie (première partie). Texte expurgé. Tout ce qui est en rouge est dans Mémoire.
Ma vie
Intégrant Mémoire,
Prologue
Dans le salon de mes parents, j'ai toujours été amusé par ces bibelots, ces statuettes écrues au socle desquels je pouvais lire:
"C'est bien toi la meilleure des mamans", "C'est bien toi le meilleur des papas", "C'est bien toi le plus chouette de pépés", "C'est bien toi la plus chouette des mémés".
Les superlatifs pleuvent dans leur excès touchant, plein d'affect. C'est humain.
Et pourtant, cette image d'Epinal peut se cacher bien des épines invisibles.
Image idéale correspondant bien peu à la réalité plus complexe, avec ses zones lumineuses et ses zones d'ombres. Pas blanc, pas noir, mais gris, comme on dit souvent.
L'essentiel pour un enfant est de dire: j'ai un père et une mère qui m'aiment, peut-être mal, dans toute leur imperfection humaine.
Mes parents à moi ne m'ont jamais dit qu'ils m'aimaient, sauf ma mère par écrit. Quand une fois plein d'enthousiasme à un festival, j'ai téléphoné à mes parents pour leur dire que je les aimais, j'ai recueilli un grand silence. Comme une pudeur. Et puis autre chose peut-être.
Je le dis, mes parents m'aiment et je les aime.
Peut importe qu'ils ne soient pas objectivement les plus chouettes parents, d'avoir eu objectivement des parents, c'est déjà pas mal quand j'en ai connu, à l'école, dont les parents étaient divorcés quand ils n'avaient pas perdu un parent, j'ai aussi toujours relativisé et trouvé que j'avais de la chance, parce qu'on était malgré les épreuves et certaines duretés, une famille heureuse. Qu'est-ce que c'est à côté de ne pas fêter Noël ?
Un papa idéal, ça n'existe pas (sauf « Dieu » et Petit Papa Noël peut-être) Une maman idéale, ça n'existe pas (sauf la Sainte Vierge Marie pleine de grâce) . Une femme idéale ça n'existe pas (sauf La Belle au bois dormant). Un homme idéal ça n'existe pas non plus (sauf Aladdin). Parce qu'un humain idéal ça n'existe pas.
Et qu'est-ce qu'une vie idéale ? Une vie où tout arrive comme on veut ? Une vie où on fait la pluie et le beau temps ? Et depuis le temps qu'on attend le Président de la République idéal comme jadis on a attendu le Messie... Mais qui, voulant que tout soit idéal, est prêt à regarder au fond de soi, à faire un travail de conscience pour que le monde ne soit peut-être pas idéal, mais meilleur ? Parce que la base est en soi. Sinon, on ne fait que projeter à l'extérieur notre intérieur. Lorsqu'on refuse de se regarder, on ne cesse de regarder les autres pour les juger. Désigner un bouc-émissaire est toujours une faute. « viser mal », c'est à dire pécher.
Bref ! On a tous le droit de dire que papa est le meilleur des papas du monde, et que maman est la meilleure mamans du monde, ça ne se discute pas, comme dans l'élection de sa compagne ou compagnon, car ce sont chacun pour nous les nôtres, qu'en principe on aime. On a qu'un papa et qu'une maman comme on a une seule vie en tant que croisement unique de nos deux donneurs de notre propre sang où coule du nôtre.
Je sais que s'il y a mieux il y a aussi bien pire que ce que j'ai vécu avec mes parents. C'est mon histoire. Je ne peux que l'aimer une fois grand, malgré les souffrances. Parce que c'est pareil, il y a sans doute mieux, il y a sans doute pire dans tout ce que j'ai vécu, mais c'est mon vécu, mon histoire, elle fait partie de moi, et ne pas aimer mon histoire ce serait ne pas m'aimer quelque part.
Je ne dis pas que je n'aurais pas voulu ne pas vivre certaines choses que je ne peux que réprouver du fond du coeur, de mon esprit et dans mon corps, enfin de mon âme, mais voilà, j'ai appris à positiver les expériences de la vie, à en tirer parti, j'ai comme dirait Boris (Cyrulnik) fait ma résilience, ma conscience a grandi et je me sens d'accord avec l'idée d'un karma non punitif mais permettant de s'améliorer, de se lancer des défis à notre âme. Et aussi, de faire progresser l'humanité par notre travail personnel et notre témoignage, de défaire des noeuds de l'humanité. C'est cette idée de réincarnation karmique qui se révèle dans un passage de mon roman Paul au pays de Rimbaud et Juliette touchant à la pierre de touche de mon histoire.
DIEU: "Tu es mort catholique. Tu renaîtras TJ.
ARTHUR: – Quoi? Je renaîtrais Tous les Jours?
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Non, non, tu renaîtras Témoin de Jéhovah, pour ainsi dire. Des intégristes dont l'acte de naissance est sa fondation par Charles Taze Russel en Amérique, en 1873, l'année où tu écrivis ta Saison en enfer. Tu naîtras quelque cent ans après ce "carnet de damné" et de la rédemption, par ta future mère et ton futur père Témoins de Jéhovah.
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Oh! ce nom! Pouah! J'en ai la nausée. Moi qui détestait le Hugo qui employait le mot Jéhovah à tore-larigot, je vais en manger, c'est ça, et ça m'en sortira des narines. Pourquoi? Suis-je maudis même outre-tombe?
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Non, tu es béni, Arthur, car tu renaîtras poète, artiste, conteur. Toi qui disais, tout chagrin: "Une belle gloire de conteur emporté." Mais il te faudra à nouveau repasser par la religion occidentale sous une forme nouvelle, moderne.
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Il faut être absolument moderne, ah !
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On la dira une secte tant ses enseignements et ses enseignants, ses bergers, seront fanatiques, comme les musulmans que tu as rencontré en Ogadine. Mais ce sera bien autre chose.
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Oh mon Dieu, est-ce cela que tu me demandes, de me réincarner, de souffrir à nouveau? N'ai-je pas rempli ma mission? N'ai-je pas assez subi en mon corps et en mon âme? N'ai-je pas assez enduré le désert de toute part jusqu'à mordre aux queues de scorpions? Tu le veux? Que je vive une nouvelle « crucifixion »?
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Pour l'Amour de Moi. Pour l'humanité, l'Âme...
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Étais-je né pour autre chose de ma mère Vitalie et de mon père Frédéric? Quelle autre gloire maintenant puis-je demander que celle qui m'a été louée. Celle qui incombe à mon nom et qui te fais honneur, mais que je n'ai pas demandé? Ne suis-je pas maintenant un dieu comme du Mont Olympe pour beaucoup et un diable pour beaucoup d'autres? Adulé et méprisé, dois-je emporter encore cela dans ma tombe? Et que dis-tu? "Tu renaîtras Témoin de Jéhovah? Ah! Ah! Laisse-moi chialer et rire. Tu seras hyène, etc.! Tu seras hyène, etc.!... Oui, fais-moi hyène, ô Dieu! Hyène d'Abyssinie... que dis-je? Hyène d'Éthiopie! Je pourrai rire, rire, rire – Charognard! Non, je ne veux être témoin de rien sur cette Terre...et surtout pas de ce Jéhovah de mes deux!
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Arthur... Arthur... Accepterais-tu de renaître sous un autre nom en mon Nom? Je te le demande, je te prie...
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Lequel, dis-moi?
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Paul.
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Paul! Ha! Ha! Ho! Ho! Hi! Hi! "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles! Je dirai en quelques jours vos naissances latentes... A, noir corset velu des mouches éclatantes, qui bombinent autour des puanteurs cruelles! I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles dans la colère ou les ivresses pénitentes!" AÏE!AÏE!AÏE! Paul! PAUL! J'y crois pas! Et je vais rencontrer Arthur qui me battra comme un chien, et je tomberai dans le caniveau, la face au sol, dans la boue, parmi les rats! Merci. Alleluiah! ALLELUIAH!... Alle... Allez... J'accepte. Que le Ciel soit témoin...
-
Le Ciel t'aidera. Je serai avec toi et tu seras avec moi.
-
Ainsi soit-il.
C'est une vision spirituelle, pour ne pas dire spiritualiste (je ne verse pas dans le spiritualisme, car le matérialisme a sa place aussi, et puis si il y a certains "ismes" que je n'aime pas, comme l'extrémisme, le terrorisme, etc., j'aime au moins l'impressionnisme, le symbolisme... tous les "ismes" de l'art!).
Il ne s'agit pas ici de lancer des pierres à mes parents, des personnes courageuses qui ont fait ce qu'ils ont pu avec les moyens du bord, leur boîte à outil, ayant à élever trois enfants dans un contexte difficile et particulier. Par contre, je ne cache rien de négatif, rien de positif, puisque mon but est d'atteindre la plus grande objectivité possible, dans une sorte de bilan. Aussi, je ne peux que dénoncer certaines choses en rapport avec la secte, sans en faire un tableau tout noir, car à ce moment-là, je serais en porte-à-faux avec ma mémoire. C'est bien « Mémoire », le mot clé. Je témoigne autant que ma mémoire le permet, auquel témoignages j'ajoute ce que j'ai appris par ailleurs.
C'est un travail de conscience. De mémoire et de conscience.
Chapitre 1
Angers. 1973.
Un couple avec un enfant en route pour la vie avait déménagé un an auparavant de Saint-Florent le vieil pour vivre en H.L.M dans une cité regroupant quatre longs et assez hauts bâtiments en béton. Le couple habita au premier étage. Leur bâtiment s'appelait "Les Roses."
Là, courant juillet, fut conçu derrière un numéro de porte un nouvel enfant.
C'était moi. Stéphane.
J'imagine que j'ai des yeux qui voient à travers le ventre en plus de mes oreilles qui entendent tout, attentif.
Un jour de septembre, tandis que mon père Claudio était au travail, et que ma mère Simonie pouponnait Eric son premier fils, mon grand frère déjà, on frappa à sa porte. Elle ouvrit, et un bel et grand homme dans la trentaine et aux cheveux noirs, ras, frisottants se présenta à elle vêtu d'un beau costume noir, d'une chemise mauve, d'une cravate pourpre, et un gros livre vert vif en main. Je la tiendra quelques années plus tard en main, ma première Bible, cette fameuse Bible verte comme la Normandie (ma mère a des origines normandes) qui me fera penser à ce vers d'Arthur Rimbaud dans Les Poètes de sept ans écrit à dix-sept ans et évoquant son enfance avec sa Mère catholique et autoritaire, « fermant le livre du devoir », «satisfaite et fière » : « Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ».
-
Bonjour madame, je vous dérange peut-être..., dit l'homme sur le pas de la porte marqué par un tapis de bienvenue et essuie-pied couleur de terre.
La madame, toute jeune mariée et toute jeune maman, portait dans ses bras son bébé d'un an, lequel ne détachait pas de l'inconnu son regard noir à la pupille bleu-grise, la tête déjà bien chevelue, d'un blond filasse.
- Oh. Non pas du tout. Vous êtes représentant?
Ma mère lui tendit un beau sourire, des yeux bleus qui étaient comme vivifiés par une chevelure roussâtre.
Cette question, on la lui posait, à l'homme, pour la première fois. Il marqua une pause en scrutant sa rare interlocutrice.
-
En quelque sorte, répondit-il avec un grand calme en souriant. Je suis représentant de Dieu.
-
Comme un curé alors?
-
Pas vraiment. Je suis Témoin de Jéhovah.
Elle n'avait jamais entendu parler de ce bizarre nom, la madame. Le groupe religieux des Témoins de Jéhovah était pourtant assez ancien. Il avait été fondé dans le Nouveau Monde par Charles Taze Russel, au début simple étudiant de la Bible, en 1873. exactement 100 ans avant ma naissance...
-
Jéhovah, c'est le nom de Dieu, et il a des témoins, c'est écrit dans la Bible. Tenez.
Sur la couverture cartonnée se lisait le titre "Les Saintes Écritures, Traduction du Monde Nouveau".
La mère se rapprocha. L'enfant essaya d'attraper le papier qui froissait sous les doigts effilés du monsieur.
Une main maternelle maintint son fils. L'homme trouva en un rien de temps et dit: c'est dans le livre du prophète Isaïe, au chapitre 43, versets 10 et 11. Et il lut d'une voix douce et solennelle:
-
"Vous êtes mes témoins", c'est là ce que déclare Jéhovah, "Oui, mon serviteur que j'ai choisi, afin que vous me connaissiez et ayez foi en moi, et que vous comprenez que je suis le Même. Il n' y a pas de Dieu formé avant moi, et après moi, il n' en y en a toujours pas eu. Moi, moi je suis Jéhovah, et en dehors de moi, il n'y a pas de sauveur."
-
On nous cache tout ça à l'Église. J'ai toujours cru en Dieu et a porté en haute estime la Bible dans mon coeur, mais jamais je n'ai entendu un curé lire un verset de la Bible, et c'est la première fois qu'on me parle du nom de Dieu.
La femme avait baissé la garde. L'enfant saisit une page qui se déchira. Sa mère lui fit une tape sur la main.
-
Tu as vu ce que tu as fait?
-
Ce n'est pas grave, intervint l'homme comme une brise divine.
-
La parole de Jéhovah, mon enfant, tu entends? J'aimerais beaucoup en savoir plus. Pourriez-vous repasser?
-
Volontiers. Accepteriez-vous une étude de la Bible avec moi?
-
Bien sûr. Quand?
-
Demain, si vous voulez.
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Je le veux.
-
Accepteriez-vous aussi que je sois accompagné par une autre personne?
-
Un témoin de Jéhovah?
-
Oui.
Elle remarqua son alliance dorée à l'annulaire.
-
J'accepte. Ce sera mieux pour mon mari.
La Bible, c’est ce qui avait déterminé ma mère à accepter une étude de celle-ci, car elle était croyante catholique de par sa mère, avec ce petit plus par rapport à d’autres croyants qu’elle tenait non seulement beaucoup d’estime à ce livre mais qu'elle y recherchait quelque chose : une vérité.
Soudain, par une simple visite en bonne et due forme – quoique en principe les Témoins se présentaient toujours par deux dans leur prédication de la "Bonne Nouvelle du Royaume" – , cette visite costumée, cravatée, la Bible en main connue comme sa poche par le visiteur (une version moderne de l'Annonciation ), un homme avait fait que Dieu devint pour Simonie une réalité plus forte et plus proche: il s’appelait Jéhovah.
A partir de là, tout alla très vite dans sa tête. Simonie accepta une Etude de la Bible avec l’homme qui avait frappé à sa porte. Elle était passionnée, allant de découverte en découverte, de vérité en vérité dans ce qui s'imposait comme la Vérité et était effectivement nommé ainsi.
Un jour, Simonie était si illuminée par ce qu’elle apprenait, qu’en voyant par la fenêtre de l’appartement l’église brûler au loin (et en effet, elle brûlait) elle s’écria du balcon : Babylone la Grande est tombée ! Babylone la Grande est tombée !… »
Elle alla aussi, surtout peut-être, d'émotion en émotion: comme celle que lui provoqua la promesse dans la Bible d'un Paradis sur Terre et de la résurrection de nos chers.
Elle avait perdu sa mère à huit ans.
Son mari Claudio, réticent au début, s’intéressa peu à peu par curiosité en écoutant derrière la porte ce qui se disait dans l’étude, puis il y assista à son tour et quelque temps après, il arrêta de fumer du jour au lendemain : il fumait alors deux paquets par jour. Le petit Eric fêta son dernier Noël, son deux ou troisième, dans l'année qui suivit qui est aussi celle de la naissance d'un petit frère: Paul. À la fin de l'année, ses parents prirent le baptême. Son père fut appelé "Frère" et sa mère "Soeur".
Chaque membre de la famille de cette histoire pourrait écrire son propre roman familial; nous aurions un éclairage différent, un roman différent. Beaucoup de souvenirs ici présents ne seraient pas relatés, car ils appartiennent au membre x de la famille – il y en aurait d'autres, et ceux en communs seraient rapportés différemment suivant ses souvenirs, sa sensibilité, sa personnalité, ses choix. Imaginons un instant que chaque membre de sa famille fasse son roman: de quelle richesse ce serait! Ils pourraient confronter leurs histoires, leur personnalité leur vision d'eux-mêmes et celles de leur famille et des faits et du monde. Mais il y a toujours, quand cela arrive, qu'un poète dans la famille, qu'un être destiné à être un transmetteur, porteur de parole, délivreur d'un poids familial, catalyseur de la société. Ainsi, pas plus que mon sexe, n'ai-je choisi le « roman » de Stéphane, – Stéphane qui aurait été appelé Rozaine si j'a avais été une fille.
Oui, nous pouvons caresser de notre imagination une immense fresque familiale où même les grands-parents, les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, feraient leur roman. On peut rêver que les milliards d'être humain sur Terre fassent leur roman. Mais qui ferait le pain? Qui ferait les maisons? Cela demande du désir, et du temps et surtout une vocation. Mais sinon, toutes les vies peuvent être... sont un roman non écrit, quelque part, jugement de valeur à part.
Revenons au nôtre, le mien.
Il y a un filet tendu à travers la mer pour pêcher plein de poissons-souvenirs, ou poissons-mémoire, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
C'est le moment de parler des grands-parents.
Du côté de ma mère, nous avons évoqué sa mère. La mère de ma mère était une belle femme aux grands yeux tendres. Simonie ne la connut que pendant ses huit premières années, à l'âge où l'éducation est faite, où la mémoire se forme comme une poche et qui va contenir les premières impressions, les premiers souvenirs, qui vont être soit plutôt bons, soit plutôt mauvais: ceux qu'à gardé Simonie sont plutôt très bons, trop bons pour qu'elle ne souffre pas profondément et pour que profondément sa maman ne soit aussi la lumière humaine sur laquelle elle se raccrochera toute sa vie. Elle était une femme douce, un havre de paix et d'amour, sa sécurité.Une fois, elle lui fit une réprimande qu'elle gardera toute sa vie comme modèle d'éducation. Elle était enfin, comme je l'ai dit, une catholique fervente. Tout ce que ma mère a perdu était dans une photographie grand-format, en noir et blanc, sous cadre, dans ce visage très tôt, trop tôt remplacé...
Son père, elle ne le vit pour la première fois que très tard. Il revenait de guerre d'Indochine. J'imagine cette rencontre ainsi :
-
Ma fille, voici ton père. Dis-lui bonjour, dit sa mère pleine de précautions.
La petite Simonie fixa, sans mot dire et avec effroi ce géant, cette armoire moustachue dont sa mère lui avait parlée. Pour la première fois de sa vie Simonie mesura la différence entre l'imagination et la réalité.
-
Bonjour, ma fille, fit le père d'une voix rocailleuse mais pleine de bonhomie, en se penchant pour la prendre dans ses bras telle une pelleteuse se baisse pour prendre de la terre.
-
Bonjour, monsieur, fit-elle d'une voix fluette.
-
Père, ma fille... fit sa mère avec empressement.
Elle demeura interdite.
-
Ou papa, préfères-tu? intervint l'homme grand et fort.
Pas de réponse.
Il lui faudra un certain temps à la petite pour la considérer comme son père, plus encore pour qu'elle lui soit familier au point de l'appeler "papa".
Celui-ci revenu de guerre d’Indochine, n’en demeura pas moins absent. Toujours en cavale…
Il jouait à ses heures de l’harmonica. Cela conquis le coeur de Simonie. Lui, eu le coeur fondu et fendu après avoir fendu sa fille.
Elle ne devait que très tard prendre conscience du lourd passé de son père. Une vie misérable. Une vie gâchée par ce que la religion nomme le vice et que je qualifierai de faiblesses, sans l’excuser. En fait, il avait tout pour réussir, il était intelligent, talentueux… Mais il en avait rien fait. Et à côté d’un caractère assez bourru son beau regard dégageait de la générosité, de la bonhomie et une certaine bonté. Et il y’avait un je-ne-sais-quoi chez lui qui charmait, c’était peut-être ce bon fond qu’il exprimait par la musique et puis tant de discrétion, de Silence à côté d’une « belle mère » (sa seconde femme) criarde, boule de nerfs, hystérique, à moitié folle allais-je dire, mais la vérité est qu'elle était tragiquement folle pas qu'à moitié, au point qu'on éprouvait de la compassion lorsque, entre deux éclairs foudroyant de folie, son coeur débordait de manière outrancière d'un amour qui était une inondation, et qui bouleversait par le pétillement de ses yeux éperdus. Tout l'amour qu'elle n'avait pas reçu, sans doute encore beaucoup moins que ma mère, se jetait par-dessus bord et se noyait dans un instant de grâce déchirant.
Ce même déchirement se traduisait dans l'harmonica du père. Pas seulement. Dans son silence même ou son peu de mots, un peu maladroits lorsqu'il était authentique. Le plus souvent il allait de sa grosse voix en société, comme un militaire fait de sa grosse caisse en parade. Quelque chose de tragique émanait de lui et on ne peux mieux le comparer, toute proportion gardée, qu’à Rochester du roman de Charlotte Brontë qui à côté de son amour pour la jeune Jane Eyre cachait un passé misérable et un lourd secret: celui qu’il gardait enfermé dans une pièce du manoir de Thornfield une "folle" qui était sa femme. Athée, il avait de la compassion pour les hommes, sauf envers les nègres, etc. En bon colonial.
- Faut tous les zigouiller, les dindonchinois! craillait sa nouvelle femme.
Le père de Simonie fut enfin l'auteur d'une lettre qui a pesé dans mon existence et dont je reparlerais. Comme nous aurons à reparler de cet homme, notamment par rapport à sa fille.
Donc, le doux visage plein d'amour de sa mère fut remplacé à l'âge de huit ans par celui de la "Belle-mère" cette petite bonne femme rousse et hommasse qui la martyrisait. La marâtre des contes, c'était elle. Et sa vie à partir de ce moment-là ne fut pour ainsi dire que souffrance – celle de Cosette démultipliée: nuits dans un grenier parmi les souris et les araignées, sans manger, coups de chaînes...
Cette femme qui faisait office de mère avait huit enfants, sept garçons et une fille, auxquels s'étaient ajoutés les quatre enfants de son second mari, trois garçons et une fille: Simonie. Là voilà avec sa douzaine sur les bras, et devenant plus folle qu'elle ne l'était.
Un jour, un numéro dans le journal parut: un enfant, un des frères de Simonie, le plus jeune, Jacques, fut trouvé dans un fossé. Il était couvert de bleu et de rouge, vivant. La violence de la belle-mère était dévoilée.
Nous n'ajouterons pour le moment rien pour la famille du côté de ma mère, sinon que sa nouvelle maman et son papa de peu de temps faisaient un beau couple: elle s'appelait Reine et lui Claude. Ils ne s'étaient pas marié pour des prunes!
Passons du côté de mon père, maintenant.
Sa mère avait un nom de fleurs: Marguerite. Elle était fille de vignerons des fameux coteaux du Layon et devint un jour duchesse par son mariage avec Claude Delavigne, issu de la bourgeoisie. Ce qui la fit déplacer de la campagne à la ville.
Pour X raison, Claude avait pris son vélo direction la campagne et Marguerite sa bicyclette direction la ville. Ils se sont croisés. Marguerite en voyant le beau jeune homme s'est retrouvée dans les pâquerettes, dans le fossé plus exactement. Lui, Claude, n'a pas fait avec la belle jeune fille de délit de fuite, pour le pire et le meilleur... C'étaient deux coquelicots qui se mirèrent le long des vignes, ce jour là.
Marguerite était catholique pratiquante, et se rendait donc avec ses enfants à chaque messe dans cette église qui avait brûlé sous les yeux lointains de Simonie. Une église qui a une histoire peu traditionnelle à partir du XIXème siècle: fondée sous le règne du roi Robert II et Foulques de Nerra en 1003, l'Église dédiée à Saint Aubin fut en 1562 saccagée par les calvinistes, en 1652 pillée par les Frondeurs, en 1793 dévastée et profanée... et ravagée par un incendie le 27 décembre 1973!...Restauration commencée en 1975, réouverture partielle en 1981 et totale en décembre 1984. L'histoire de l'autre église, Sainte-Maurille, n'est pas mal non plus: elle était une tranquille petite église romane du XIème siècle jusqu'à ce qu'en 1837 la foudre tombe dessus. Un nouvel édifice vint la remplacer: style néo-gothique, nef unique, le choeur donnant à l'ouest... orientation tout à fait inhabituelle! Il fallut attendre 1861 pour que s'élève dans le ciel un nouveau clocher. Mais en août 1944, le voilà à terre par des obus américains. L'église était devenue un observatoire allemand...
Cela nous rapproche de la naissance de Claudio Delavigne, mon père et qui donna mon nom de famille.
Claudio avait été conçu en Anjou pendant la guerre des Ardennes de la Seconde guerre mondiale.
Lors de la déclaration de la fin des combats par le général de Gaulle, il avait deux ou trois mois.
Simonie, elle était une enfant d'après guerre. Née deux ans après.
En 1968, il y eut deux événements majeurs de mon histoire l. Le premier eu une incidence directe sur lui; le deuxième constituera une partie importante de la mémoire familiale.
Commençons par le second. Le père de mon père eut une grave crise psychotique qui l'amena droit à l'hôpital psychiatrique, ce qu'on nommait l'asile. Et celui-ci avait pris le nom d'un village voisin, ce qui faisait passer dans le sang quelque frisson quand on entendait quelqu'un dire que tel ou telle "sistrophoné", comme aurait dit Marguerite, fallait qu'il aille "à Saint-Gemmes": on savait où...
Le premier événement, est le dernier en date et le plus réjouissant de cette année-là: voilà pourquoi je tiens à le placer ici.
Il s'agit de la rencontre, à la fin de l'année, de Claudio Delavigne, mon père, et Simonie Dumas, ma mère.
Cela ne se fit pas en boîte de nuit, qui n'existaient pas (existaient seulement les maisons closes...), et je ne suis pas sûr que ce lieu soit propice à la rencontre.
Claudio et Simonie se sont rencontrés au bal, comme beaucoup de nos parents. Les bals de village étaient très prisés. C'est "vieux jeu" maintenant, mais là, on pouvait parler tout bas pour faire une invitation. Et c'est ce qui était arrivé après que Claudio assis remarqua et reluqua de l'autre côté de la salle de danse, une jeune femme discrète, mais qui avait déjà refusé catégoriquement je ne sais combien d'invitations à la danse, et qui était là, les jambes croisées, de très belles jambes blanches qui ne se laissaient voir que jusqu'aux genoux, de très beaux genoux, et le visage était très attrayant, très fin, très... et en approchant, c'étaient ses yeux qui étaient très... et son coeur à lui était très...
-
Mademoiselle... j'aimerais danser avec vous.
-
Oui.
Elle avait dit oui! Elle n'avait vu que ses yeux.
Après la danse, une valse, après le bal, Claudio proposa à Simonie de la raccompagner jusqu'à chez elle. Elle n'avait pas vraiment de chez elle. Chez elle, c'était chez sa tante. Mais elle accepta un rendez-vous dans la rue où elle habitait, et où ils se trouvaient, là :
-
Dans trois jours, je ne peux avant, venez ici. Je rentrerai du travail. Vous aussi.
Claudio avais pris note de tout: tous les jours elle finissait à la même heure et mettait tant de temps pour venir à pied jusqu'ici..., et il se pointa dès le lendemain!
Surprise, mais bonne pour Simonie. En voilà un qui était décidément fou amoureux. Et elle, elle était très amoureuse, « ses yeux noisette, décidément, à croquer! »
Les fréquentations se prolongèrent avant la conclusion matelassée... Simonie n'était pas prête, et elle serait loin d'être prête.
Claudio ne lâchait pas le morceau, un sacré morceau d'un sacré caractère. Pour preuve, une fois, main dans la main, ils se promenaient en amoureux quand soudain Claudio vit une femme enceinte et fit:
-
Oh! elle a le ballon!
La Simonie se retourna face à lui et lui donna une giroflée à cinq branches.
-
Tiens, je t'apprendra le respect!
Claudio ne l'avait pas vu venir, ce ballon...
Il posa sa main sur sa joue qui aurait plutôt montré une main négative de grotte de Lascaux sur son visage empourpré.
On aurait pu avec l'indice de Manning d'aujourd'hui, appliqué pour savoir le sexe de telle ou telle main rupestre, soit négative (clair sur foncé) soit positive (foncé sur clair) mesurer l'écart entre la longueur de l'annulaire et de l'index (qui a un indice moyen de 0, 96 pour un homme européen, et proche de 1 pour une femme européenne), et vérifier que c'était un pochoir d'une main de femme, là, sur la paroi épidermique de Claudio.
Heureusement, le sang reflue vite!
Claudio était plus amoureux fou que jamais.
"Elle a du caractère!" se dit-il. Il n'eut pas besoin de se persuader pour se décider: "C'est la bonne." était le mot d'ordre et le mot de passe.
Pour Simonie, elle était plus réticente, elle avait besoin de tester.
Le coup du ballon, c'était un excellent test, le test déterminant, puisque ne venant non de sa personne, mais du Ciel. Elle était consciente que son prince charmant aurait pu la quitter à ce moment là. Mais il avait franchi la barrière...
Des ronces, il y en aurait plein dans leur vie.
Mais là, c'est la rose qu'il fallait cueillir.
Claudio passa avec succès l'étape suivante: la demande de fiançailles, puis un mois plus tard la demande en mariage. En plus des bagues, Claudio offrit à sa princesse des blagues à lesquelles elle ne rit pas: "Elle est belle ma blague!"
Les deux futurs conjoints et les deux familles se préparaient aux noces. Ça c'était du sérieux de chez Sérieux.
Surtout qu'entre temps, mon père avait suivi ma mère et était un néophyte de la "secte" des "Jovah". C'était un "Jova" au grand dam de la Duchesse des Ponts-de-Cé.
Quand mon père avait appris un beau jour à son frère aîné, l'austère frère aîné, qu'il étudiait la Bible, et qu'il voulait devenir Témoin de Jéhovah, celui-ci le pris à la légère et fit en lui riant au nez:
-
Oh! Oh! C'est une lubie, ça va t'passer...
Seulement, à la veille de son mariage, il était toujours à caresser sa lubie.
Une honte pour la famille Delavigne. Mais, bon, cela n'allait peut-être pas s'éterniser. En attendant, on voyait de mauvais oeil Elle, la folle qui avait entraînée son future mari, oui c'était "la folle" depuis que de la cité à l'Authion couru le bruit de son "Babylone la grande est tombée".
Drôle! Pour les "Jovah", Babylone était l'Eglise catholique, désignée dans la Bible, dans la Révélation, comme une prostituée, et elle Simonie, la délurée, était vue par la famille de Claudio non seulement comme folle, mais comme putain...
Claudio avait été entraîné dans sa folie au point qu'il a cru penser pouvoir convertir sa mère.
-
Mon fils, fit-elle glaciale en passant son regard de lui au sol et du sol à lui, je suis catholique des pieds jusqu'à la tête, et je le resterai jusqu'au bout...
Mais, elle s'était résignée pour ce qui était de l'élue du coeur de son fils. Elle le connaissait et savait que c'était la bonne. Elle était prête pour faire son devoir de mère à la place d'un père absent et "sistrophoné".
Un jour, le jour de son mariage, elle lui tendit une revue montrant un homme et une femme nus, enlacés:
-
Tiens, Claudio, c'est pour toi. Aujourd'hui, tu vas être un homme.
Cela, devoir rempli sur le tard, à la hâte, furtivement, tomba comme un cheveu sur la soupe. De son père, pas un mot.
Toujours avait-il dans ses mains la preuve tangible, offerte par sa mère prévenante, que les bébés, ça ne naissaient pas comme il l'avait appris de sa bouche comme tous les enfants de son temps: dans les choux. Et c'était pour cela que les mères affectueuses disaient: "Mon chou"?
Après la guerre, on était encore en pleine confusion...
Mon papa Claudio était passé de la situation où il était appelé le chouchou de la famille par ses frères à celle où sa jeune épousée l'appelait "mon chou à la crème", en quelque sorte. J'imagine bien :
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Aujourd'hui, tu vas être un homme, se répéta t-il. On n'avait cessé depuis tout petit de lui dire: "Pleure pas, sinon t'es pas un homme."
Là, il pleura. Puis il rit aux larmes. Il avait heureusement beaucoup d'humour.
On était en pleine rage de rock, après mai 68, en 69...
Ma mère avait été une enfant studieuse à l'école, où elle aimait aller malgré les coups de règles sur les doigts réunis comme une équipe sportive avant d'affronter l'adversaire. Sa persécutrice s'opposait à la valeur accordée à sa fille par son institutrice. Elle était très intelligente et aurait pu faire des études. Mais personne ne pouvait s'opposer à la bourrasque folle de sa seconde mère, pas même son père avec ses quatre vingt dix kilos. Il n'avait jamais rien dit, toujours souffert en silence devant la main de fer levée sur ses enfants. Son amour pudique pour ses enfants était tout ce qu'il pouvait opposer, lui le guerrier...
Quand même, un jour il entendit hurler un de ses fils, il monta et vit sa fille battue avec un mousqueton de laisse de chien sur la tête; il battit sa femme alors. Si je me souviens bien de ce qu'elle m'a dit.
Dès qu'elle le put, elle fugua. Elle n'était pas encore majeure. Un orphelinat la recueillit. Ce n'était pas la panacée, mais mieux que ce qu'elle avait vécu. La soeur de sa mère lui ouvrit sa porte au moment où elle fut majeure. Un peu de douceur, d'amour digne de sa mère lui fut octroyé enfin.
Elle fit plusieurs petits boulots de couturière en usine, travailla pour la presse, découvrant avec horreur des photos de la guerre d'Algérie guère digestes et qui étaient écartés du journal qui devait paraître le jour même ou le lendemain.
Aussi, Simonie était à l'âge de 22 ans dans l'effervescence, une jeune romantique révoltée. Elle s'habillait de robe bleue et droite, portait un serre-tête dans des cheveux mi-longs qui faisaient toboggan sur les côtés. Elle aima se faire photographier devant une guitare électrique rouge accrochée à un mur. D'après cette photo je l'ai imaginé ainsi, écoutant la radio, raffolant du rock dont les vagues successives de l'Atlantique et de la Manche gagnaient la plage d'Europe, apportant son grand vent de liberté dans les âmes – sans pour autant être en adulation comme ses copines hystériques: de vrais mouettes! Ça, c'est sûr, elle détestait ça.
Un soir, j'imagine encore, dans l'intimité de sa chambre, elle entendit sur Radio Caroline "Présence of the Lord" d'un groupe anglo-saxon nommé Blind Faith et que je viens d'écouter au moment où j'écris ces lignes. "Présence du Seigneur" de "Foi aveugle" chanté par Steve Winwood, Steve "Bois gagnant" ou "Gagne bois". Elle ne connaissait pas plus de mots anglais qu'elle n'avait de doigts à sa main. Mais devant la voix chaude du prince charmant ou du Robin des bois de la chanson anglo-saxonne, son corps frissonna nouvellement et fut parcouru d'une onde de plaisir.
Avec le mariage, le besoin de sécurité de Simonie était comblé, mais sa liberté prit un sacré coup dans l'aile...
Au bout de trois ans de mariage, Simonie n'était plus du tout la même. Seule du matin jusqu'au soir avec son premier enfant, elle était livrée à ses démons intérieurs, ses angoisses. Au retour du travail de Claudio, il y avait souvent de l'orage.
Claudio était devenu un glaçon se glissant dans le lit mais faisant sa besogne... Avec elle, il n'échangeait rien. Pas une parole douce, chaleureuse, aimable. Ivre lien non espéré, les utilités irréalisées donnaient originalement nouveaux nuages, avec intensément, tragiquement, pratiquement, absolument, suicidairement, des enlisant plaisirs. Entre amis, c'était un pitre qu'elle voyait faire rire la galerie aux larmes. Elle était la seule à ne pas rire, la seule à savoir. Elle passait pour être austère, coincée. Son mari ne loupait pas de le lui reprocher. Il devenait violent. Son fils, leur enfant Eric, devint sa bête noire sur laquelle sa main s'abattait. Ma mère ne comprenait pas ce qui se passait. Mon père encore moins. Quant à Eric, Paul et le petit dernier, Yann...
En dehors du travail, un travail d'usine harassant, mon père se détendait à la pêche. L'eau était le seul miroir sur lequel il pouvait épancher sa souffrance. Les poissons et l'eau douce lui donnaient juste ce qu'il lui fallait de calme et d'excitation. La pêche était aussi une école de patience. Seuls ses amis, ou ses frères pêcheurs pouvaient comprendre sa passion, sa fuite, son abandon.
Mais chacun des partenaires devenaient l'un pour l'autre, au mieux, une rive opposée, et au milieu se mêlaient leurs larmes charriées vers un océan sans horizon.
Mon père avait des manies qui lui prenaient tel un papillon de nuit se cognant contre la vitre pour entrer dans la lumière. Lui, c'étaient les poubelles, son idée fixe: ferraille, bois, etc. Tout ce qu'il pouvait récupérer. Une fois, tandis qu'il était prêt à ouvrir à sa famille la porte de leur appartement, il dit à ma mère d'attendre, il revenait, il allait chercher un paquet de cigarette. Il ne revint qu'à onze heures du soir, laissant pendant quatre heures sa femme dans l'inquiétude puis l'angoisse avec ses trois enfants qui avaient faim et pleuraient sur le palier. Une autre fois, il était parti sans prévenir à Saint-Florent-le-Vieil où ils habitaient auparavant: pas de nouvelles, rien, pendant une semaine!
Ma mère devenait folle. De rage surtout. C'est que mon père – décidément, l'image de la rivière s'impose – il passait d'une rive à l'autre, l'une s'appelant Dépression (j'allai dire Mélancolie, comme dans la chanson), et alors il ignorait tout le monde pendant de longues périodes, était dépressif et agressif; l'autre s'appelait Manie, et alors il était tout fou-fou, d'une énergie démesurée, faisant des dépenses inconsidérées durant cette phase. Cela était saisonnier.
Quand un jour il acheta une mobylette neuve alors qu'ils n'avaient pas d'argent, Ma mère alla voir la mère de son malade de mari. Elle fit un arrangement. Mais elle fit bien plus pour cette femme désemparée que sa religion séparait d'elle mais qu'une fibre commune, un nerf psychologique la réunissait à elle en secret. Ma mère vit ce jour-là, étrangement, le double de son enfer dans ses yeux, mais comme lointain: chez elle, le temps et l'habitude et la foi avaient eu leur action anesthésiante; elle s'était résignée, remettant tout entre les mains de Dieu. Je peux imaginer la scène de cette rencontre :
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Votre fils n'est pas normal. Il a quelque chose, dit ma mère ouvrant les vannes de son coeur.
Elle expliqua sa vie devenue un enfer.
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C'est nerveux, répondit ma grand-mère, pour tout commentaire.
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Vous savez quelque chose, dites-moi, je n'en peux plus.
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Je vous comprends. Le père de Claudio était nerveux aussi. Il avait la fâcheuse manie de descendre tout ce qui se trouvait dans le grenier et de le mettre dans un coin.
Elle fit bien plus, oui, cette épouse et mère silencieuse, qui faisait un tabou de tout: elle le mit sur la voie. Cela fit tilt en ma mère et elle se souvint qu'une fois, son fils en leur présence, sa mère lui avait dit comme pour dire quelque chose: "Vous avez vu comme il est nerveux?"
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Merci... fit ma mère, sentant que cette femme avait été seule, et que malgré cette perche tendue dans une pudeur extrême, elle aussi l'était, seule, et le resterait.
Seulement, elle demanderait un diagnostic par un médecin.
Elle le fit au plus vite. Une consultation du couple apporta bientôt ce qu'elle cherchait; elle découvrit qu'il avait bien une maladie: la psycho-maniaco dépressive. Maintenant appelée "maladie bipolaire".
Même lui, mon père, avait toujours entendu sa mère parler de son père en disant: "C'est nerveux"; il connaissait l'instabilité de son père depuis l'enfance, avait vu son frère aîné se faire battre, avait vécu tous ses désagréments intérieurement; impuissant, il s'était imprégné de son mal sans comprendre; il y avait eu comme un transfert du père au fils, insidieusement, se lovant dans son coeur, sa tête, son corps. Il serait moins seul. Lui, le père. Lui le fils.
On ne lui avait pas dit. Sa mère le savait-elle plus que lui?
C'était génétique. Héréditaire. Le terrain était favorable, surtout. Structure psychologique accueillante. Incubation réussie.
Mais, ce jour-là, de la visite chez le médecin, sortit comme un immense espoir, une délivrance: cela se soignait. À défaut d'être guéri, mon père pouvait se stabiliser par la prise régulière, journalière, à vie, de quelques comprimés.
Dans ces moments-là, on bénit le Progrès!
Je ne sais pas pourquoi, j'ai envie de raconter en quelques lignes une page historique des Ponts-de Cé.
Le 7 août 1620, entre les partisans du roi Louis XIII et ceux de sa mère, Marie de Médicis, que son fils avait écarté de la Régence trois ans plus tôt, et qui tentait de revenir au pouvoir, eut lieu la bataille des Ponts-de-Cé, connue également sous le nom des "Drôleries des Ponts-de-Cé". Les troupes de Marie de Médicis furent bientôt, par défection de ses principaux nobles, sans commandement avant le combat. L'armée royale n'eut plus qu'à disperser ses fantassins dans une "drôlerie" générale.
La Duchesse des Ponts-de-Cé n'avait pas Wikipédia, mais devait connaître cette histoire. Enfin dans cette version officielle, une autre étant moins reluisante...
C'est la naissance de Stéphane, de moi, deuxième enfant de Simonie Dumas et Claudio Delavigne que je vais maintenant raconter.
Sa conception, par amour fait, eu lieu vers le 25 juin 1972. On peut le savoir par déduction avec la date de sa naissance.
Mon histoire commence par un espèce de protozoaire (unicellulaire) mâle, parmi des millions propulsés vers un « protozoaire » femelle, qui perça la cellule-œuf vide en attente de l’ « élu » qui voudra bien la féconder. Tous les êtres humains, comme tous les animaux, je crois, sont conçus ainsi. Trente heures après, cet œuf, cellule-mère, se divisait en deux cellules filles se divisant chacune encore en deux, (pléonasme cataplasmique!), et de division en division cellulaire cet oeuf évolua en embryon en compliquant sa forme et sa structure et en élaborant successivement les différents organes internes et externes de son corps pour construire un être composé de plusieurs milliards de milliards de cellules et le maintenir en vie par renouvellement des cellules mortes puisque mortelles (alors qu'il paraît que l'homme aurait des cellules immortelles!). En l’espace d’environ 9 mois, une vie se développait dans le ventre de ma mère en partant de la forme la plus simple à une des formes les plus complexes de la Nature et parcourant ainsi tous les stades de la chaîne de l’Evolution, du protozoaire jusqu’à l’humain : à un certain stade de son développement, le future moi aura des fentes branchiales (comme les raies ou les requins) adaptées à sa respiration aquatique et qui disparaîtront ensuite en puisant lui-même l’oxygène; plus tard, ses mains seront palmées (comme chez la grenouille) en attendant la vie terrestre… Dès ma conception, je fus programmé par la Nature pour être un homo sapiens en gravissant les différents échelons de la classification à laquelle correspond et donnée comme telle par la science, suivant la hiérarchie chronologique évolutive:
Règne : Animal
Phylum : Chorde.
Sous-Phylum : Vertébré
Classe : Mammifère
Ordre : Primate
Super-famille : Anthropoïde
Espèce : Homo sapiens.
La naissance du bébé humain se fait naturellement par voie vaginale, la même voie où se sera introduit la vie par pénétration d'un sexe mâle neuf mois auparavant.
Mais la Nature a ses accidents. L'un d'eux est la naissance prématurée, une autre est la naissance par voie ventrale. On appelle ça une césarienne. C'est ce qui eut lieu avec moi.
Jules César, serait-il le premier être humain connu à être né ainsi? Cela amène une anecdote encore sur la naissance des Ponts-de-cé (eh oui, les villes aussi ont leur naissance, un peu différente de celle des humains): selon la légende, que les parents de Paul lui raconteront, la ville, divisée en deux parties par la Loire enjambée par une multitude de ponts, aurait été construite par César. Quelqu'un voulut la baptiser "Les Ponts de César". Mais César l'en empêcha et lui fit trancher la tête au moment où il traçait le "S"…
Ainsi, un beau jour de février sous le signe des Poissons (...), naissait à huit mois de grossesse – douloureuse et éprouvante ô combien ! – un être humain de sexe mâle par césarienne basse, c'est à dire à présentation longitudinale.
Poids : 3 Kg 055 (contre 3,6 en moyenne)
Taille : 51 cm. (pour une moyenne de 50!)
Per-cranien : 34 cm.
Placenta : 600 g.
Ce sont des choses qu'on oublie. Le placenta surtout...
Je fus nommé Stéphane comme prévu, à la place de Rosaine – j'ai quand même crié à sa sortie – bon signe! – sous le contentement de ma mère et de mon père.
Mais j'étais cyanosé, façon médicale de dire "jaunisse". J'ai dû être mis aussitôt sous une bulle, une couveuse, afin de me ranimer. Séparé de ma mère pendant quinze jours. C'est long l'éternité.
Patience.
Un jour très lointain, j'écrirai :
Je suis né prématurément – j’eus le sang souillé, malade à mourir. Expérience première dont je ne me souviens plus. Tout mon Moi est là et j’y suis encore. J’aurai toujours deux semaines de retard sur le monde.
[…]
(Har-Maguédon, 1996)
Un jour plus lointain encore :
Avant qu’elles ne voient la lumière du jour, mes mains étaient chaudes. Elles recevaient le sang du sein maternel et elles écrivaient sur la peau constellée des mots tendres.
Quand prématurément elles ont vu la lumière du jour, mes mains étaient froides. Elles recevaient ni de sang ni de lait. Elles se tendaient vers la voûte embuée par deux souffles ne pouvant s’embrasser et elles tentaient d’écrire sur la vitre des s.o.s. Elles ont frôlé la mort, ces mains. Puis elles se sont réanimées et ont embrassé le Jour.
Dans la lumière du jour, mes mains sont devenues brûlantes. Elles écrivent avec un sang revenu à elles dans la nuit immémoriale. Que le ciel est grand, disent-elles. Et acharnées, elles tentent d’écrire sur la peau tendue du ciel, blanc sur noir – noir sur blanc, les pieds touchant terre.
(« Histoire de mes mains I », dans Mes mains à écrire, 2004)
Tel jour : Test de Guthrie, afin de détecter cinq maladies génétiques. Tel autre: sortie de la bulle et de la clinique. Entre les deux, ma mère m'accueille sur son ventre, ne le quitte plus. Mon père fut à peine présenté à l'enfant, j'imagine, l'enfant à peine présenté au père, ce qui créer une fusion malsaine, et pourtant vitale dans l'esprit de la mère tandis que mon corps et mon esprit à l'état embryonnaire ne désirait qu'elle, ma mère, la fusion.
Je pesais 2 kg 990 à ma naissance. Ma mère, qui avait manqué de laissé sa vie lors de l'opération, était incapable de m'allaiter au sein. Aussi fus-je nourri de lait de vache en biberon.
La date de naissance prévue passée, c'est à dire presque un mois plus tard, je pesais 3 kg 190g; encore trois mois et je pèserai 5 kg 960 g et mesurerait 63 cm; encore cinq mois, 7 kg 85g pour une taille de 70 cm et un PC de 44,5 megacoctets! – non, il s'agit du périmètre crânien!
À partir des premiers mois jusqu’à 18 mois minimum et 2 ans maximum (sans doute plus près de 2 ans pour l’être concerné), en coévolution avec mon entourage et par un phénomène de projection mentale du son sur l’objet qui l’émet, inconsciemment je commence à me remémorer et à parcourir en accéléré les 6 stades du langage de l’humanité acquis en plus d’un million d’années :
1 – Stade « é-a-i-u-o » (vocalisation des voyelles primaires selon ordre chrono-logique),
2 – Stade « L-G-D-T-M… » (prononciation des consonnes par « clics et bulles » buccaux),
3 – Stade « aM » (association « voyelles-consonnes »),
4 – Stade « Ma » (inversion « consonne-voyelle »),
5 – Stade « Ma-Ma – Mé-Mé – Mi-Mi » (phonèmes doublés, voyelles diversifiées – peu après un an),
6 – Stade « Ma-Mi – Mi-Nou » (association de phonèmes différents – à partir du 18ème mois).
Peut-être vers le 18e mois, je me découvris tardivement dans un miroir (« stade du miroir » entre le 6e et 18e mois). Tout d'abord, je désignai l'image renvoyée comme « moi ». Puis, par confusion entre le dehors et le dedans et par fusion de l’image extérieure avec mon être intérieur pressenti comme « moi », j'employai le « on ». Ce "on" était la solution intermédiaire et équilibrante avant de me voir, me reconnaître m’identifier, notamment par déduction innée à partir des « je » entendus autour de moi (surtout par mes parents) et projetés à chaque fois par une seule personne ayant aussi une image, se désignant elle-même comme unité unique. C'est ainsi qu'un jour je dis "je" en parlant de moi-même, le testa sur ma mère, et le renvoi de ma projection étant perçue comme positive, j'employai le « Je » de façon irréversible.
Je pesais alors 11 kg (pour une moyenne de 13,2kg), mesurait 85 cm et avait un PC de 47 ½!
Aussi,, probablement un jour de cette année, en plein dans le stade « Ma-Mi – Mi-Nou », je dansais sur Mozart avec des grands gestes extravagants. C'est ce que me racontèrent mes parents.
Les bases du langage humain acquises, deux ans après ma naissance, je n'étais étymologiquement plus un "enfant"( « qui ne parle pas »). étymologiquement, je ne pouvais donc être victime de pédophilie. D'ailleurs peut-on être victime d'une personne qui « aime les enfants », étymologiquement parlant ?
Enfant, puisqu'en fait je l'étais physiologiquement et psychologiquement, et c'est bien ça qui compte, Je peux parler de cinq zones de ma vie qui m'étaient familières: la première est la vie scolaire, la seconde est vie religieuse, la troisième est la vie ludique (les jeux, les copains, les vacances), la quatrième est la vie familiale, la cinquième enfin, la vie intérieure (notamment par les rêves), vaste réservoir inconscient et de conscience minime, mais grandissante, à mesure des années. Ainsi, adulte, je n'aurai pas dans mon vivier de « poissons-souvenirs » datant d'avant au moins ma cinquième année.
En dehors des cinq zones précédentes me structurant psychiquement, il y en avait une sixième, redoutable: la zone inconnue, la plongée dans une vie inconnue, qui n'appartenait à aucune structure, qui était donc non familière C'était une vie tout à fait à part, et dont certains recoins avaient été déclarés "zone interdite" par mon inconscient, pour mon bien, ma survie.
Car il est vrai que cette zone s'apparente à celle intérieure, la vie psychique par les rêves, parfois des cauchemars: mais lorsque des cauchemars sont vécus dans la vie en dehors du sommeil?
Aussi, j'appellerai cette zone "Z E H S F" : Zone d'Expérience Hors Structure Familière.
Six zones, comme les six premiers jours de la Création dans la Genèse. Il en manque un, le septième; il en manque une, celle qui peut unir le tout, le transcender.
Ce septième jour est la peut-être la septième zone. Celle dont tout le monde est en quête.
Attention, une structure familière, que j'éviterai d'appeler SF... peut s'avérer un poison aussi subtile que la différence entre un mousseron et un faux mousseron, entre un gardon et une brème ou entre une couleuvre et une vipère. Et encore! les dépasse t-elle en subtilité du fait qu'elle est familière. – Allez trouvez un phasme!
Les minuscules araignées rouges se promenant sur le bitume ou le béton de la cité m'offrirent mes premières contemplations, assis dans le silence et l'instant, sous les rayons d'amour du soleil.
Cela fait partie de quelle zone?
Et ce petit enfant qui s'aventura de lui-même dans la cité, sans peur, et que ses parents étonnés retrouvèrent avec de grands yeux ouverts sur la vie?
Une voiture aurait pu les fermer. Mais, de fait, il n'était pas sorti de la zone familière, l'extension extérieure de la maison. Pas de jardin, mais des immenses peupliers en ligne, des parterres de fleurs et buissons, et surtout, au centre: un bac à sable.
La notion du cercle était inscrite, là, par ce centre, et en lui, combien même il s'agissait d'un carré qui l'entourait, ce bac.
Le cercle carré, c'est ce qu'il y a de plus rassurant. Aux angles, on peut s'accouder.
De même qu'on sera capable de différencier un poisson-souvenir (mémoire interne) d'un poisson-mémoire (mémoire externe), de même saura t-on ce qui appartient aux six zones dans tout ce qui va suivre.
Je me souviens de trois trajets ayant marqué ma petite enfance : celui pour aller à l’école, où ma mère m’emmenait derrière le vélo puis la mobylette sur une route qui me semblait interminablement longue ; celui pour aller au marché, le mercredi ou le samedi matin, où je marchais à côté de ma mère sur une route tracée toute droite qui me semblait aller vers l’inconnu, car même après le marché elle continuait après avoir traversé trois ponts, dont celui de la Loire ; enfin celui de la Salle que je faisais surtout le soir, empruntant, passager en voiture, toujours la même route, dont une montée en spirale me signalait à chaque fois qu'on arrivait bientôt, mais me laissait le temps de dormir encore cinq ou dix minutes, suivant le nombre de feux qu’on passerait.
Sur les trois trajets, seul le dernier était nocturne, enfin deux fois sur trois: le mardi et le jeudi (quand le soleil se couchait avant huit heures); la réunion du dimanche était, elle, l’après-midi. Mais c’étaient les trajets de nuit qui me laissaient la plus forte impression.
Lorsqu’on arrivait des Ponts-de-Cé au centre ville d’Angers, tout était éclairé, puis tout à coup, plus rien, le noir. On entrait dans une petite rue de vieilles maisons délabrées, sales et très hautes. C’était là. Nul ne pût croire qu’ici il y avait une petite salle qui rassemblait entre cinquante et cent personnes. La porte d’entrée ressemblait à toutes celles des maisons avoisinantes. Et pourtant, c’était bien là.
Là, on y chantait, on y priait, on y écoutait des discours faits par un grand monsieur sur une estrade. Oui, grand, parce que même petit – ce qui est déjà grand par rapport à un petit enfant – il devenait par cette estrade plus grand que les autres.
Ce lieu avait une odeur particulière. Ça sentait un peu le vieux et le bois ciré. Mais une autre odeur s’alliait à celle-ci pour n’en faire qu’une : c’était l’Atmosphère.
Ce qui frappait à chaque fois, c’était le moment où la porte était close, laissant une rue sans issue, vide et sombre comme la nuit, une rue qui faisait peur, et le moment où soudain, un foyer de lumière s’ouvrait sur la nuit. Et alors, un bain de chaleur, physique et humaine vous inondait, laissant la peur à la porte.
On s’y sentait vraiment en sécurité. Des bonjours pleuvaient de tous côtés, partout des bras se tendaient pour une poignée de main. Des hommes, des femmes, des enfants. Les hommes cravatés, les femmes en robes et les enfants proprement vêtus.
Tout cela faisait un bruit confus qui ressemblait à un murmure continuel. Parfois, on entendait un rire, ou une voix plus forte, un bébé pleurer. Un « ne cours pas » d’un père à son enfant. Parfois même, une claque ou une fessée. Et puis le bruit grinçant de la porte par où entraient les arrivants.
Enfin, une musique s’élevait, vive ou lente, avec un son défectueux. C’était du piano en cassette.
A ce moment là, on voyait la foule dispersée, mais concentrée surtout derrière, commencer à se déplacer, chacun vers leur place. Et lorsqu’un homme montant sur l’estrade le plus discrètement possible, faisait malgré lui craquer le parquet, chose dont il semblait s’excuser tant il soignait ses pas, les uns s’asseyaient dans un bruit de chaises, de sacoches posées par terre et de fouillement qui consistait à trouver son recueil de cantiques, les autres un peu retardataires s’affairaient d’un pas pressé tout en s’excusant poliment au passage lorsqu’ils se frayaient leur chemin dans les rangs.
« Frères et Soeurs, amis de la Vérité…notre réunion va commencer. Si vous voulez bien prendre place…», entendait-on au micro qui par moments sifflait, déraillait d’un son strident. Les derniers prenaient place dans la discrétion. L’homme au pupitre souriait. Plus personne ne parlait à voix haute, c’était le silence traversé de chuchotements, de pleurs chroniques, de feuilles. « Nous allons chanter le cantique numéro 35 intitulé : La bonne Nouvelle du Royaume. Ceux qui le désirent peuvent se lever. »
Tout le monde, son petit livre rose en main, tournait les pages. On attendait, puis on entendait les premières notes au piano pour se remémorer l’air. Le chant s’élevait de toutes voix, fortes ou faibles, belles ou discordantes. Mais chacun mettait tout son cœur. On y était fervent. C’était le moment de loin le plus chaleureux, le plus agréable de la réunion. Toutes ces voix à l’unisson avaient une grande résonance dans les cœurs. On entendait les autres à travers sa voix, et quelquefois on entendait sa voix à travers les autres. Parfois même, on n'écoutait plus que les autres. Un, deux, trois couplets – parfois quatre – et tous refermaient leur livre en même temps.
« Nous allons prononcer quelques mots de prière… », annonçait le Frère. Parfois s’ajoutait à cette formule : « à notre Dieu Jéhovah ».
Tous à cette annonce baissaient la tête.
Le silence.
Puis ça commençait ainsi :
« Jéhovah… (ou « Souverain Seigneur Jéhovah » ou « Jéhovah, mon Père », etc.) nous nous tournons vers toi pour te remercier encore une fois de la vie que tu nous accordes, de pouvoir nous permettre de nous réunir librement pour te servir. Ô Jéhovah… » Il y’avait au moins cinq «Ô Jéhovah… » dans une prière, et on allait de remerciement en remerciement, de requêtes en requêtes, jusqu’au final, presque invariable : «Ô Jéhovah, nous te demandons humblement devant toi d’agréer cette prière, et ce, (ce "ce", accentué, était un mot immanquable et vraiment typique!) par les seuls mérites de ton fils Jésus Christ qui a donné sa vie pour nous. Amen… ».
Et tous répétaient en même temps « Amen ». Tous de s’asseoir, tous de sortir leur Bible verte. Ensuite, ce n’était que Discours ou succession de Sujets (petits discours) pendant une heure pendant laquelle les pages des Bibles en papier glacé tournaient frénétiquement à l’annonce de chaque verset biblique qu’on invitait à prendre. On applaudissait à la fin. Ensuite, un autre cantique.
Ensuite, les Nouvelles où on annonçait les Salutations fraternelles de tel Frère ou Sœur ou de telle Congrégation, et alors tous ensemble disaient : « Merci… » traînant sur le i, autant de fois qu’il fallait, voire applaudissait suivant les cas, ou tous à l’inverse se taisaient à l’annonce d’un décès ou d’une Exclusion.
Puis venait la seconde partie de la Réunion. C’était une série de questions-réponses. C’était la partie la moins ennuyeuse, la plus vivante.
Le Frère posait une question donnée dans une Publication après lecture d’un paragraphe; des mains se levaient dans la salle, ou des bras se tendaient très haut avec l’index pointé lorsqu’il s’agissait d’enfants. « Oui Sœur Licoise… » Il pointait son doigt sur la personne et un Frère accourait vers la Sœur dite avec un gros micro dont le fil traînait par terre et traversait la salle. Le micro circulait de mains en mains lorsque la personne interrogée était à l’intérieur des rangs. La réponse donnée, avec souvent des grésillements dans le micro, celui-ci était renvoyé, et ainsi de suite.
Un enfant répondait-il « Jéhovah ! » ou « Jésus !» que tous riaient de tant de franchise, de tant d’innocence dans la voix. Les adultes, eux, faisaient des réponses plus ou moins longues, plus ou moins recherchées, mais quasiment tous commençaient par un « On peut voir que… » d’une commodité aveuglante. C’en était devenu – depuis quand? – le tic ou le mot de passe de tout le monde. Et après chaque réponse, le dirigeant de l’étude disait « Merci… », toujours en faisant traîner un peu le i (en crescendo) ou, sur le même ton : « bien… », « très bien », « et encore… », cette dernière stimulation quand la réponse était insuffisante.
L’étude se déroulait ainsi, dans une ambiance chaleureuse. Puis la réunion se clôturait par un cantique louangeux et la prière finale, faite par un Frère appelé au pupitre. Cinq minutes parfois, et un « Amen » libérateur retentissait en même temps.
Toutes ces personnes assises et attentives discutaient à présent. C’était une sorte de ruche en mouvement qui bourdonnait. Beaucoup encore se saluaient. D’autres faisaient la queue au Stand des Publications pour prendre leur commande de Réveillez-vous et de Tour de Garde. D’autres allaient aux toilettes. Les enfants jouaient et couraient dans la salle. Les uns étaient debout, les autres encore assis. Puis, peu à peu, la salle se vidait, faisant grincer la porte qui s’ouvrait sur l’extérieur et qui se refermait.
Lorsqu’on avait quitté ce lieu « magique » avec sa chaude lumière jaune diffuse, c’était à nouveau la rue, noire lorsqu’il était tard, la rue avec ses peurs.
Voilà le déroulement général de chaque réunion (il y en avait trois par semaines: deux de deux heures et une d'une heure) à la Salle du Royaume tel que je l'ai vécu depuis ma naissance, enfin peu de temps après. Mais ce déroulement ne pouvait être vécu ainsi seulement à un âge conscient.
En effet, à quel âge avais-je pris conscience de ce qui m’entourait ? Peut-être à dix ans. Il y a un âge (de 1 mois à 3 ans au moins) où tout du monde extérieur se traduit en Sensations, olfactives, tactiles et auditives surtout, et plus tard visuelles. Pour ce qui est des réunions, mes plus fortes sensations devaient être auditives (omniprésence du micro) et dans une plus faible mesure visuelles (lumière jaune, monde), car il ne faut pas oublier qu’enfant, on passait le plus clair de son temps soit à dormir, soit à fixer le plafond.
Il y a un âge (4 à 9 ans peut-être) où ces sensations deviennent ce que j’appellerai des Impressions. C’est de là que naissent nos premiers souvenirs. Car c’est la première étape de la conscience dans l’inconscience qui nous noie encore. C’est là qu’on prend conscience de la différence d’un lieu à un autre, par exemple. C’est qu’on est capable non plus seulement de sentir, mais de ressentir. C’est donc là que je m'étais rendu compte de la différence d’atmosphère, de la différence tout simplement entre être à l’école et être à la Salle. Être à la maison et être à la Salle, etc. C’est là où, peu à peu, je m'étais accoutumé à voir certains visages, à entendre certaines voix, certains mots souvent répétés comme Jéhovah ou Jésus. C’est là que, peu à peu, « JEHOVAH » a eut une résonance particulière dans mon cœur et qu’il est devenu une chose importante, gravée dans la mémoire. C’est là que, peu à peu, j'ai pris conscience d’une certaine conduite à tenir et de certains interdits.
De cette période, il ne me restait que certains souvenirs comme mes sommeils par terre (moquette ?) aux pieds de mon papa et ma maman, des petits bâtons que je faisais, mes frères et moi, sur une feuille, chaque fois que j'entendais pendant un discours « Jéhovah », « Jésus » ou « Esprit Saint », chacun dans sa colonne respective. Et avec quelle avidité j' attendais que sortent ces mots de la bouche du grand monsieur au pupitre (« Papa, Papa ! il a dit Jéhovah ? » souvent demandait-on à papa), et avec quel enthousiasme je comptais les bâtons et comparait mon nombre avec celui de mes frères pour savoir qui avait gagné ou le mieux écouté. Enfin, il me restait en mémoire les fois où papa ou maman me sortait par la main dans la petite salle (salle annexe) pour me faire, elle ou lui assis sur une chaise et moi, le ventre contre leurs cuisses, une fessée déculottée lorsque je n'étais pas sage. C’était pareil pour mes frères.
Lorsque j'atteignis un âge où on commence à avoir de la pudeur pour ses fesses, j'eus mes premiers sentiments de honte et mes premiers ressentiments.
Un jour, mon père m’emmena dans la petite salle et me demanda de me déculotter, le dos tourné devant lui. Je devais recevoir une correction, humiliante pour lui, avec une baguette ou un martinet. Pour la première fois alors, je m'étais rebellé, disant que je ne voulais pas qu’il voit mes fesses. Mon père en fut-il gêné? Je n'ai pas de souvenir de correction reçue. Cela n’a guère d’importance. Ce qui est important, c’est que pour la première fois, je sortais à la fois victorieux et marqué par la honte comme jamais. J'étais choqué. Mes rapports avec mon père qui me choyait tout petit changèrent. Je l'ai crains et lui en ai voulu pendant longtemps.
Cela, c'était à une époque ultérieure à celle dont je parle. Je devais être pré-ado suivant mes souvenirs.
Il n'y avait guère une réunion, ou une semaine, où je n'ai entendu avec sentiment d'humiliation, de honte, de crainte, un Ancien citer ce maudit Proverbes 22:15 que l'on connaissait par cœur comme tant d'autres : «La sottise est attachée au cœur du garçon, la baguette de la discipline, voilà qui éloignera le mal de lui ». Et comme les Témoins de Jéhovah prennent la Bible au pied de la lettre, au premier degré... Il faut savoir aussi que les fessées étaient dans les mœurs soixante-huitardes. Et que dans les années 70-80, c'était une injonction de la société de discipliner ainsi, puisqu'on trouvait des martinets à cet effet dans les drogueries et supermarchés. Discipline de fer et laxisme sexuel, telle est « le nom de code » de ces années-là.
[...]
Quels autres souvenirs ai-je de la salle des Banchais ?
Il y avait un homme « méchant », vieux, gras et mal rasé qui habitait juste au-dessus.
Pendant les réunions, on entendait fréquemment du tapage et souvent l’ogre s’engueuler avec sa femme, la battre, et même brailler contre les Témoins de Jéhovah.
Une fois, on l’entendit dire : « Jéhovah est un con !… », etc.
On l’entendait, mais on le voyait peu, ce qui rendait sa présence mystérieuse. Tous les enfants avaient peur de cette grosse porte qui donnait sur un obscur couloir pavé à ciel ouvert. On imaginait toutes sortes de choses sur lui et sa femme. Surtout lui.
A l’opposé, il y avait à la salle une grand-mère de quatre-vingt dix ans, doyenne d’Angers-Est et des autres congrégations d’Angers, que tous appelaient Mémé Jeanne, et qui attirait tous les enfants à elle après la réunion comme un foyer de lumière et de chaleur. Elle donnait des bonbons. Moi, je n’osais pas aller vers elle. Elle m’intimidait quelque part, comme Moïse m’aurait intimidé. Et puis ce n’était pas dans ma nature d’aller vers les autres, surtout pour quémander quelque chose. Je regardais les enfants avec envie et essayait de m’approcher tout doucement. J' appréhendais le moment où j'allais lui dire bonjour pour avoir moi aussi un bonbon. Avais-je été sage ? Resterait-il un bonbon pour moi ? Ou bien oublierait-elle ?
Quand elle est morte, ce n’était plus comme avant. Elle avait marqué un Temps : le Temps de Mémé Jeanne…
J'ai dit que je jonglais avec six zones de vie; cela est vrai, mais en simplifiant encore, en "vendant" le tout au gros, et non au détail, ma vie se trouvait divisée en deux.
Il me semble avoir eu dans mon existences deux vies parallèles, et bien distinctes l'une de l'autre.
Dans les premiers temps, les réunions tenaient plutôt du rêve que de la réalité, et rien d’étonnant à cela puisque, je l’ai dit, les réunions avaient lieu le plus souvent le soir, – et ce sont là, à n’en pas douter, celles qui l'ont le plus marqué.
J'ai eu une vie secrète, il est vrai. J'ai eu une vie normale aussi. Disons une vie quotidienne, une vie à côté, même si elle avait toujours, en présence, familière toutefois, un code moral religieux concrétisé par un mot d’ordre : obéir aux parents; par des noëls sans sapins ni cadeaux, par des prières à table ou avant de dormir, par des « Tu ne mens pas ? devant Jéhovah ?… », par une étude personnelle, etc.
Mais pour moi, tout cela était relayé au second plan, n'était plus qu'une toile de fond.
De ce quotidien de la période de 1979 à 1982, voici maintenant une série de « poissons-souvenirs » que j'ai gardé dans mon vivier. Oui gardé.
J'habitais, je l'ai dit dans un HLM, "Le pavillon" Les Roses, aux Ponts-de-Cé.
«J’en revois la disposition des pièces, l’étroit et long couloir, la vue du balcon d’où on voyait les trois hauts bâtiments – l’un nous faisant presque face, les deux autres dressés en long de chaque côté – et d’où on pouvait s’échapper pour rejoindre les copains alors que maman l’avait interdit. Il y avait de grands peupliers alignés devant notre bâtiment et qui nous séparaient d’avec le long mur d’ardoise du cimetière aux ifs noirs. Il y avait un bac à sable où on jouait aux circuits et aux billes, où on creusait en rejoignant nos mains. – Les Gamelles que l’on faisait dans la cité, des « Garde-à-vous, fixes ! » lorsqu’on jouait à l’armée, les glaces que papa vendait en klaxonnant dans la cité, les parties de billes le long des murs, le garage, Fripounette, notre chatte noire, et j’en passe.
La télévision occupait une grande place. Nous avons grandi avec. Elle avait un charme qu’on ne peut nier, surtout lorsqu’on est enfant. C’était le mercredi, bien sûr, qu’on la regardait le plus, puisqu’on n’avait pas d’école, et le programme offrait des dessins animés à tour de bras. Il y avait Sans famille , Bouba et tant d’autres dont on connaissait et connaît encore les génériques. Ah Bouba! Jamais tu ne sauras l'effet que tu faisais sur nous! Et le petit Cid! Et Rémi! Comme tu nous faisais pleurer, Rémi, mais que c'était beau!
Après le repas du midi et les Informations, dont maman était accro, autant que sous le charme du présentateur, on regardait avec elle La petite maison dans la prairie. C’était un moment de pur bonheur. Autant d'émotion que de rire, avec sa "complètement historique" Mme Ingalls et sa non moins capricieuse et hystérique fille Nelly.
Maman faisait attention à ce qu’on regardait.
Après l’école, par exemple, on pouvait regarder Tarzan , mais pas Musclor qu’elle jugeait trop violent, et parce qu’il n’y avait qu’un « Maître de l’univers » : Jéhovah. Goldorak , Albator, ça pouvait passer : ils luttaient pour la justice contre les méchants, mais ne prétendaient pas être Dieu. De plus, notre cousin du côté de maman, chez qui on allait fréquemment le week-end, en était mordu. Lorsqu’il venait chez nous avec ses parents, il voulait voir Goldorak et plus tard San Ko Kaï dont il ne loupait pas un épisode; alors maman dérogeait à son insu à la loi générale.
Quelques films m’ont beaucoup marqué. Je me souviens d’un film fantastique qui se passait au temps des romains, et je revois cette fameuse scène où il y avait des cavaliers romains qui galopaient dans le ciel parmi les nuages ou à travers un épais brouillard. Ce n’était pas « La chevauchée fantastique », mais ç’aurait pu s’appeler ainsi.
Un autre film : King Kong dans sa première version en noir et blanc. La scène où il piétine et dévore de minuscules hommes noirs, où il lutte contre un gigantesque serpent, puis un Tyrannosaure: Ouah! Quel frisson!
Un autre : La lionne Elsa . Ce sont surtout les circonstances dans lesquelles je l'ai regardé qui me laissent un grand souvenir. Ce film passait à la télé un mardi soir ou pendant les vacances. Mon frère Yann et moi étions tout excités à l’idée qu’on allait voir La lionne Elsa . Ça nous faisait rêver. Mais, je ne sais plus pourquoi, peut-être parce qu’il n’avait pas mangé ou qu’il avait désobéi, mon frère fut puni par maman et privé de regarder le film avec nous. J’en fut attristé au point de demander une faveur à maman tandis que j’entendais mon frère pleurer à chaudes larmes et taper rageusement à la porte de notre chambre. Elle me fit comprendre alors que cette punition était juste. « Mais… ». « Est-ce que Jéhovah revient sur ses décisions ?… »
Elle avait raison.
Je regardai le film en pensant à mon frère...
Enfin, un dernier film marquant fut Jésus de Nazareth en plusieurs épisodes. La musique lancinante m’est resté dans la mémoire. C’est le film qui m’a le plus ému. Les souffrances imméritées de Jésus, la crucifixion… Je me souviens très bien de la venue intime du Frère Asticot chez nous pour voir le dernier épisode. C’était à la fois excitant et intimidant.
Comme tout le monde, j’ai été à l’école (n’ai-je pas déjà dit que maman m’y emmenai en mobylette ?). C’était une école publique. L’école privé, c’est à dire catholique, était contre la religion de mes parents.
Voici pour les étape scolaires:
Maternelle : Je me souviens des siestes (je n’aimais pas beaucoup ça), des jeux de cerceaux, des comptines telles que Pommes-poires-abricots, Une souris verte et des jeux en rond où on tirait le saucisson, etc., dans une grande salle; d’un spectacle de marionnettes dans cette même salle. Du grillage par où on rêvait de la grande école dont on était séparé (école primaire). C'est là que je m'absorbe tout entier dans la peinture ou la pâte à modeler, seul dans mon coin. Je revois une photo (que je ne retrouve plus hélas!) où mon frère Yann et moi jouons de la musique, moi tambourin à la main, lui un triangle (ou l'inverse), les yeux pétillants de joie. J'allais vers les autres que quand il y avait de la musique..., se rappellent mes parents.
C.P : La classe était dans un préfabriqué. Les récréations, je les passais seul dans un coin. J’ai un souvenir vague quand au visage de ma première maîtresse : Mme Équerre. Lorsque j’appris à écrire elle s’efforça en vain de me faire écrire de la main droite et de me faire tenir un stylo correctement. Je n’avais pas une belle écriture, mes progrès étaient lents et laborieux. Des problèmes d’audition aggravés par une succession d’otites me fit redoubler cette classe.
CE1 : Aux préfabriqués du C.P succédaient le grand bâtiment. J’étais maintenant dans la cour des grands (il y avait réellement deux cours qui côtoyaient la maternelle : celle du C.P et celle des classes supérieures).
J'ai un souvenir plus nette de ma seconde maîtresse : Mme Pinson. C’était une forte et grande dame qui imposait le respect, mais qui était aussi d’une très grande gentillesse. Elle savait s’y prendre avec les gosses. Avec elle, j’ai fait des progrès considérables. Je me suis fait avec elle une réputation de maladroit et de tête en l’air qui me charmait et que je tenais à garder. Il m’arrivait jusqu’à faire le pitre, à me distinguer des autres élèves. Il me semblait qu'elle m'y encourageait secrètement tout en me faisant travailler. Elle m’aimait bien et je l’aimais bien. Je l’adorais presque. C’était une seconde maman. Je cherchai à lui plaire. Recevoir une gifle d’elle était rare, mais toujours marquant.
Je n’ai jamais été plus motivé pour collectionner les bons points et pour avoir au bout de dix bons points une image.
Ma plus grande joie du CE1 fut de recevoir un jour un colis de William, mon correspondant guadeloupéen. On avait tous un correspondant, et ce jour-là, un carton rempli de colis était parvenu jusqu’à nous. Moi j’avais reçu une marmelade et une photo. La marmelade n’était plus bonne, mais j’étais heureux d’avoir reçu quelque chose de si loin.
Le CE1 fut ma dernière classe aux Ponts-de-Cé. C’est avec tristesse que je quittais l’école et surtout Mme Pinson…
J’ai tout à l’heure parlé d’un redoublement du C.P. J’ai parlé de problèmes d’audition. Il faudrait ajouter des problèmes de lenteur aussi bien à comprendre qu’à exécuter les choses. Il me faut maintenant évoquer d’autres problèmes, autrement graves.
«De la fin de la maternelle (1978) à ma première année de C.P (1979), maman fit une dépression, ce qui lui fit passer un mois à l’hôpital et trois mois au Chillon – une maison de repos. Je ne me souviens pas comment j’ai vécu cette absence prolongée. Tout ce qui me reste de souvenir est une visite à maman dans le château romantique. Sur une des photos, on la voit avec une jupe bordeaux et un fin tricot blanc qui moule une généreuse poitrine pointée vers le ciel, pointée vers les cèdres sous lesquels elle pose, souriante, tenant une des branches basses. C'est une mémoire qui n'est pas dans mes souvenirs. Moi, ce que je me souviens, c'est qu'il y avait plein de vieux avec lesquels, maman, papa, mes frères et moi, une photo fut prise. Cette photo, avec celle de maman posant dans le parc, est tout ce qui reste. Comme c’est drôle ! C’est figé, définitif. La photo comme document, pur et simple. Elle ne remplace pas ma mémoire ; c’est un support, elle l’a nourrie. Rien comme la photo ne me fait mieux rendre compte de l’importance d’une seconde de vie, d’une seconde de ma vie. Rien ne peut restituer mieux un passé assez obscur dans mon souvenir. C’est comme une étoile. Rien, enfin, ne me porte autant à l’interrogation, au Souvenir. Par exemple, en regardant la photo de groupe où je suis placé devant aux côtés de mes frères, je me demande : « Quel rôle joue ma poupée orange avec laquelle je cache à moitié ma face ? A quoi je joue, à quoi je pense à travers mon œil (car on en voit qu’un) ? » C’est à mon sens honnête un détail qui vaut mille fois la banalité de l’ensemble, et pourtant, à mon œil rétrospectif, impliqué, rien ne m’est banal (du moins pour moi, à vous d’en juger), mais tout me paraît, à l’exception dite, Insignifiant.
«En conséquence de cette année manquée et de ma fragilité, le médecin préconisa un séjour en colonie sanitaire. C’est ainsi que je passai un mois loin de mes parents dans la Maison d’enfants le « Bocage fleuri » à Monbel, un endroit perdu dans les Alpes. Je sais ma date d’entrée d’après mon carnet de santé : le 22 juillet 1979 – mais je ne connais pas ma date de sortie. Il est noté seulement une consultation chez un O.R.L le 1er octobre 1979.
Je n’étais pas seul : mon frère aîné était avec moi pour des raisons différentes, je crois : il était turbulent. Toujours est-il que là-bas, je ne le vis que très peu. Nous étions séparés par notre différence d’âge de deux ans. Je crois l’avoir vu une fois sous une douche commune et plusieurs fois à la cantine. J'ai un très vague souvenir de nos relations. Mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il m’évitait et qu’il ne manquait pas, quand nous nous retrouvions à la cantine, de me railler, d’être difficile sur la nourriture par exemple.
«Ce fut pour moi un séjour étrange, comme un mauvais rêve, ainsi qu’une expérience qui m’a fortement marqué.
«L’atmosphère à moitié carcérale me déplaisait, même la sieste. On me forçait de plus à dormir (la nuit) la tête du côté du mur.
«Je me souviens d’une seule sortie à l’extérieur: une marche en groupe. Il faisait très beau. Je ne me rappelle pas d’avoir vu des montagnes autour de moi, mais de la rencontre au bord de la route d’une énorme (pour moi) sauterelle verte portant derrière son long abdomen un long couteau. Je ne crois pas en avoir vu avant, ce qui explique peut-être que ce petit souvenir soit devenu grand dans ma mémoire.
«Mais cette rencontre inattendue et nouvelle est une chose assez bénigne par rapport au traitement que j'ai subi avec au moins une dame dont je me souviens (ça devait être la dame de pique et de carreau – heureusement qu’il y avait aussi une dame de cœur et de trèfle !). Ce souvenir est le pendant négatif d'une expérience antérieure que j'avais fait quand j'étais tout petit, d'après mon père, chez sa mère que j'appelais Mamie Blue en référence à la chanson que je chantais, poussé par mes parents: on me retrouva dans les toilettes tout barbouillé de mon "caca" sur le "popo" et rigolai tout ce que je pouvais. Mais là, la Dame Carreau-Pique... Une fois, j’avais fait caca au lit. Elle me traîna par la main jusque dans une pièce sombre où elle me plaça sur une chaise haute. Et elle me força à manger sur une cuillère...
– Aaaah!... Mais c'est dégueulasse! C'est horrible!
«C'était le Bocage fleuri!...
«Une autre agréable action : elle et d’autres s’amusaient à me faire peur en me disant, me répétant x fois que je resterais toujours ici, que je ne reverrais jamais plus mes parents. C'était presque pire comme goût laissé dans le coeur.
«Heureusement, je revis mes parents. Un monsieur m’emmena seul dans une grande voiture. Ce fut un très long trajet pendant lequel je fus inquiet quant à ma véritable destination. L’homme me descendit à un café, si je me souviens bien. Maman était là, belle comme le jour. Ne rêvais-je pas ? Non. Lorsque je la serrais dans mes bras, lorsqu’elle me parla doucement, je sus que j’avais retrouvé maman. Quelle délivrance, quelle joie ! Et pourtant... quel temps s’était écoulé, quelles choses irracontables avais-je vécu. Mais qu'est-ce que je vous raconte-là?
– Ne te pose pas de questions. Raconte.
Certes, j’avais pris du poids, des joues… Et maintenant, il fallait tâcher d’oublier ce cauchemar, ce Rêve qui n’en était pas un. Et pourtant, si vous aviez devant vos yeux les photos prises avec mes parents là-bas, avant le cauchemar: vous verriez mes parents, mon frère et moi, tout sourire. Le bonheur s'en dégage, d'autant plus que derrière nous, il y avait des massifs fleuris...
Une nouvelle vie commençait. Ou elle recommençait tout simplement. Le train nous ramena, maman et moi, à la maison. Eric était déjà revenu, il faut le croire, mais je ne me souviens de rien de mon retour à la maison. Je ne me souviens pas d’avoir franchi la porte, ni rien, aucun repère dans le temps. De même qu’on ne se souvient pas l’instant où on s’est endormi, de même je ne me souviens pas de la réalité nouvelle qui m’entourait.
Ce cauchemar vécu, cela ne pouvait être que pure invention de ma part. C'était tant invraisemblble, d'autant plus que...
– Oh! Que t'as pris des joues et des couleurs, mon fils!
Je n'ai rien dit. L'évidence était là. Cela m'avait fait du bien.
Il y a quelques années (en 2012), j'ai repensé à cette histoire. Je désirais retrouver le lieu, et aller là-bas, j'ai fait des recherches sur Internet pour voir aussi des témoignages de traumatismes vécus là-bas existaient. Rien. C'est à peine si ce lieu-là existe. Et pourtant, est-ce folle imagination de ma part ou des remontées de conscience ? J'avais l'impression d'en savoir un peu plus sur notre promenade de la sauterelle verte... Elle nous menait à un endroit où c'était l'horreur, mais je ne pouvais en savoir plus, barrière de mon esprit. Peut-être que j'ai eu peur de l'inconnu tout simplement. Après le caca et tout ça...
Pour en finir avec les plus mauvais souvenirs de ma petite enfance, il y en eut deux autres séjours désagréables : le premier à Dinard chez « la Belle mère ». Elle me lavait avec une brosse à chaussure et, peut-être pire, elle me forçait ou voulait me forcer (heureusement qu’il y avait le papy, et encore s’écrasait-il le plus souvent devant sa petite bonne femme titanesque) à manger du fromage : camembert, Vache qui rit… fromages vomissifs au seul fait de l’avoir dans la bouche : bouche qui refusait convulsivement d’avaler. Le seul fait d’y penser, là, en ce moment, me met le haut-le-cœur, tout comme le fait de penser à mordre de l’aluminium: une sensation désagréable pour l’avoir tout seul déjà expérimenté une fois…
Enfin, est-il vrai que le dégoût du fromage a un lien avec la scatologie ? Mon palais refusait depuis un temps immémorial tous les fromages crémeux ou pâteux alors que le gruyère passait sans problème et même avec plaisir.
Voici à présent de bons souvenirs pour la plupart, même souvent très bons. Les mauvais font exception et sont beaucoup moins terribles que ce que je viens de raconter.
– Ah! Un peu d'air!
Ce sont des souvenirs du quotidien, de la vie familiale ou de ma vie personnelle dans l’appartement et dans la cité. Je préfère les énumérer par petites rubriques, sans ordre spécifique.
Livres «Tout l’Univers » : Ma mère possédait cette belle collection d’encyclopédies rouges que tout le monde connaît. Très tôt ma curiosité fut en éveil, très tôt je pris goût aux livres, et cette collection fut une véritable source de joie pour moi, si bien que je me la suis appropriée. J’ai passé des heures, des journées entières seul dans ma chambre, que je partageais avec mon frère Yann, à les dévorer. Au début je regardais plus que je ne lisais. Ce qui m’intéressait le plus c’était surtout les animaux, la préhistoire et l’Antiquité. Il est a noté que lorsque je me référai sur la table des matières à une page, je ne lisais jamais en nombre mais en chiffre. Par exemple si l’index notait p 432 je lisais 4.3.2, p 1536 : 1.5.3.6, et cette habitude m’est depuis lors toujours restée avec Tout l’Univers.
Les Animaux d’Afrique : Ce fut mon premier livre offert par maman et sans doute le premier cadeau dont je me souvienne. J’étais alors en CE1 et je l’avais reçu en cadeau pour m’encourager à poursuivre mes efforts à l’école. Ce livre fut suivi par d’autres de la même collection, mais celui-là est de la plus grande valeur. Je l’ai épluché de bout à bout, j’ai même décalqué tous les animaux, ce qui était un de mes passe-temps préférés.
Poupée orange :Maman en avait tricoté les robes. Il y en avait une bleue et une orange. La bleue fut la poupée de Yann, l’orange fut la mienne. C’était une compagnie plus qu’un jouet. On l’emmenait un peu partout avec nous : à la Salle, par exemple.
Poupée noire : celle-là a son histoire. C’est à la suite d’un petit incident avec Yann qui claqua la porte de l’appartement sur un de mes doigts alors que je lui courais après. Ce jour-là, mes parents m’emmenèrent chez Mamie Blue qui, pour me consoler, me demanda de choisir un jouet dans son petit magasin spécialisé surtout dans les articles de pêche. Mon choix alla vers cette poupée africaine, de sexe féminin, qui m’intimidait et m’attirait tout à la fois par son mystère. Une poupée noire… Je crois que je n’en avais jamais vu. Parfum particulier.
Fripounette : Notre chatte noire… Elle avait un pelage soyeux. Elle avait du siamois. C’est la déesse égyptienne, la déesse Bastet incarnée. Ses yeux étaient de purs diamants qui perçaient par leur lumière l’obscurité la plus profonde. Une nuit, je fis un cauchemar : des yeux de loups me cerclaient Lorsque je me réveillais en sursaut je vis deux yeux me regarder dans le noir ! C’était Fripounette… J'en ferai un sonnet : Les Yeux (Souffle, 1995-1996)
Nicolas Garcial : C’était un enfant mal élevé dans la cité. Il était sale, il bavait, il mordait et griffait lorsqu’il se battait, ce qu’il cherchait souvent. Il était guère aimé. Un jour, il me provoqua un duel. Je m’y préparais de mon côté en donnant des coups de poings aux portes. Le jour arrivé, je le terrassai par terre et tandis qu’il se débattait comme un chat sauvage enragé, je n’eus d’autre recours que de lui pincer le nez. Je l’ai si bien pincé qu’il en saigna et courut pleurer maman. Plus jamais je n’eus à faire à cette garce…
Bonne Parole dans les buissons : J’avais cru me faire un ami. Un jour, nous nous cachions dans les buissons et je lui montrai une brochure sur les Témoins de Jéhovah. Il me semblait intéressé et je ne sais plus si je lui la laissai, mais le lendemain il n’était plus mon ami et se moquait de moi avec d’autres. J’avais reçu une leçon qui me marquerait par la suite dans mes rapports avec les autres.
Martinet : J’eus aimé que ce soit cette espèce d’hirondelle qui se soit un jour posé sur ma main ou mon épaule, mais c’était tout simplement destiné à se poser sur nos fesses, mes frères et moi, quand on avait fait quelque chose de mal. Les lanières disparaissaient par nos zigues, mais des martinets neufs, ça se trouve…
Le palier à manger : C’est à dire manger sur le palier quand on ne mangeait pas à table. On avait plus alors qu’à manger notre honte.
Fessée déculottée : En parlant de honte, je ne l’ai peut-être jamais autant savourée qu’en public, lorsque maman me déculotta devant les autres enfants et me fit une fessée, la plus marquante que je reçus d’elle. Je ne me souviens plus de ce que j’avais fait. Il me semble que je prenais pour tous les autres qui m'ont vu le cul nu...
Non, cela n'avait rien à voir avec la chanson que ma mère me chantait:
"Quand j'étais petit, je n'étais pas grand
Je montrais mes fesses à tous les passants
Ma mère me disait, veux-tu les cacher
Moi, j'l'ui répondait "veux-tu les biser!"
Courses d’escargots : Voilà qui est plus rigolo. On en faisait dehors et aussi dans le couloir de la maison. Bave et crottes traçaient le chemin qu’ils avaient parcouru.
Bataille de bêtes : C’était de loin le jeu le plus original que nous avions inventé. On disposait en ligne, chacun dans son camp, à chaque bout du couloir, des bêtes en plastique. Chacun nommait son roi et sa reine, le lion et la lionne, toujours, qu'on protégeait en général par les autres bêtes, des grosses en général, comme les éléphants. Et le but était de dégommer des pièces en lançant un bouchon en liège à ras terre. Bien sûr, on pouvait regagner des pièces perdues, ce qui en faisait un jeu interminable, mais si prenant!
Oui, oui, tant de poissons-souvenirs.
Et, il y en avait bien d'autres.
Comme cette étude biblique personnelle, vraiment troublante, conduite par une Soeur d'embonpoint, Janine, en présence de sa mère à côté. Cette étude obligatoire pour tout enfant devait être menée par l'un des parents et un témoin de Jéhovah de la Congrégation. Cela était sur un petit livre illustré avec plein de questions en dessous sur les histoires bibliques et les préceptes ou enseignements en découlant. Et bien sûr, Paul devait fournir les réponses; mais souvent, ça dérapait sur d'autres choses... Des questions indiscrètes, perverses...
Comme les drames bibliques: lors des assemblées de District réunissant toutes les Congrégations de la Région, dans un stade de foot, sur une immense estrade, il y avait des personnages bibliques, Abraham et Sara, et Moïse, etc. dans de longues robes claquant au vent comme, pour ainsi dire, les longues barbes patriarcales, tout bruits et voix amplifiés surnaturellement. Et ressuscités sous mes yeux d'enfant, les personnages bibliques revivaient leur histoire, celle qu'on m'enseignait dans la Bible et dans les livres illustrés, là, en direct. Il faisait une chaleur! Mais un vent mythique, magique passait sur les têtes. Tous les enfants raffolaient ces Mystères joués, avec musique solennelle, et grands silences, et même les adultes.
Comme le Centre aéré à Mûrs-Erigné, à côté des Ponts-de-Cé où Paul vécut une éclipse de Soleil. Il croyait que c'était la fin du monde, Harmaguéddon, la guerre de Dieu devant détruire tous les méchants et sauver tous les gentils. Et n'aurait-il pu se mettre à dire tout autour de lui, tel un prophète, à tous les enfants et aux animateurs "C'est Harma-guédon!" ? ou n'aurait-il pu tout aussi bien se taire, tremblant en lui-même? Est-ce qu'il méritait d'être sauvé?
Comme Tonton Cadix au Havre (où sa mère avait passé une partie de son enfance ou son adolescence), où il alla en famille, où il avait en sa compagnie et celle de son père et de ses frères, ramasser des tourteaux à Étretat. Tonton Cadix, un malabar impressionnant mais tout doux, un gros nounours de plus de 100 kilos qui était alité. Il aimait particulièrement Paul qu'il invitait à prendre son petit déjeuner sur ses genoux. Le tonton était mort peu de temps après.
Comme le chien-loup de Saint-Malo. Paul était en compagnie de ses parents et de la "Belle-mère" et papy au bord de la mer. Soudain, tandis que les grands étaient occupés à papoter, surtout à écouter le moulin à paroles qu'était la "Belle-mère", le j'avais été attiré par un chien-loup en cage. Il gardait le sac de sa maîtresse. Mais j'avais voulu lui faire un bisou sur le museau, le chien me mordit le nez. Grande panique de la "Belle-mère" qui n'arrêtait pas de faire tout un tralala au grand dam de mes parents. Et tandis que je me faisais suturer: "Oh mon petit lapin, pleure pas, pleure pas."et patati et patata. Elle aurait étranglée la propriétaire du chien méchant, – et le chien, n'aurait-il pas fait d'elle du pâté?
Comme quoi encore?
Ah! La Baillée des filles aux Ponts-de-Cé! Il y avait quelque chose d'excitant dans l'air. On s'était déguisé pour l'occasion. Mais quelle étrange fête nocturne dans le domaine du château, à l'intérieur d'une salle!
Et pour cause! Ce qui échappe au poisson-souvenir le poisson-mémoire le retient comme les écailles des poiscailles:
Détruit et reconstruit en 1206 par Guillaume des Roches, le château fut remanié par le Roi René, fils de Louis II d’Anjou. Il devient en 1440 sa résidence secondaire préférée. C’est ici qu’il instaure les festivités, dites « de la Baillée des filles », encore perpétuées de nos jours.
Le jour de l’Ascension, les jeunes filles des Ponts-de-Cé, âgées de 18 à 20 ans, se réunissaient après les vêpres sur le port du grand Large. Elles montaient dans des bateaux où se trouvaient une senne, c'est à dire un filet qu'on traîne sur les fonds sableux des eaux douces ou salées. Les bateaux étaient conduits en face de l’île des Aireaux. Là, les jeunes filles déployaient le filet et le jetaient à l’eau puis venaient essever, c’est à dire retirer la senne hors du fleuve, à un pont désigné de l’île. Là, le Roi René et sa Cour étaient réunis pour voir la « baillée » qui s’exécutait sans le secours d’un homme. Lorsque la pêche était terminée, la jeune fille désignée par ses compagnes présentait au monarque le plus beau poisson de la baillée. La jeune fille après avoir fait entendre une chanson était embrassée par le roi. Ce dernier lui annonçait alors qu’il se chargeait de sa dot quand elle épouserait un pêcheur. Après la mort du Roi René, la fête continua chaque année jusqu’à la Révolution. Seulement la dot accordée à la jeune fille fût supprimée.
Je ne se souvenais pas de poissons pêchés; à part ceux de la pêche à la ligne dans des "sennes" de salon" : des cadeaux enrubannés!
Mais des jeunes filles, il y en avait à plein filet, et des belles!
Intéressons-nous, un peu aux poissons-mémoire qui ont tant l'apparence de poissons-souvenir. Mais la question est d'origine: est-ce un souvenir personnel ou quelque chose qui t'a été rapporté par autrui, ta famille, ou par l'histoire locale? On l'a vu avec les baillées: "les poissons-souvenir peuvent s'éclairer par les poissons-mémoire.
À ces derniers, appartiennent par exemple ce fait qui n'est pas un souvenir, bien que Paul ait souvenir qu'on en lui ai parlé (par ses parents surtout): dans la fin des années 70, peut-être début des années 80 (là, c'est ma mémoire qui flanche...), une dizaine d'enfants entourés d'animateurs un beau jour d'été sont morts noyés après s'être aventurés sur un banc de sable de la belle, sauvage et traître Loire.
Y appartiennent, mais de mémoire familiale, mes premiers pas sur le Mont Dore, à l'âge tardif de deux ans.
Y appartiennent les "mauvaises fréquentations" de mon frère Eric avec un "voyou" de la cité d'en face, de l'autre côté de la route, et qui l'amena jusqu'au poste de Police. Sa première et dernière cigarette prise à l'âge de 10 ans... et la dernière de sa vie! Sa réflexion aussi à notre mère (au même âge): "Eh ben dis donc, qu'est-ce qu'il a changé papa avec ses remèdes!" (Grâce à Théralithe!). Ses sifflements de gai comme un pinson, quand il était tout petit, dans les magasins et qui interrogeaient les gens autour, d'où cela pouvait-il venir, en regardant la mère, sauf le landeau, jusqu'à ce que: "Ah ouais!" Sa réflexion aussi à sa mère qui ne lui cédait pas et qui un jour lui dit:
-
Pourquoi tu insistes?
-
Dès fois que tu dirais oui!
Il avait de la répartie, le gamin! C'était un grand bavard.
Certains poissons-souvenir s'accommodent bien de poissons-mémoire. Par exemple, de ces vacances d'été, à Mûrs, en Provence, j'en avais de bons souvenirs: la Camargue avec ses étendues de flamants roses sur une patte, ses chevaux blancs et taureaux noirs, le sable brûlant de Saintes-Maries de la Mer, le réunionnais appelé Loulou et qui disait au petit: « tu veux la tété? » en me présentant son gros sein pendant, flasque, qui m’impressionnait »; sa proposition, pour rire, de conduire au volant; son fils qui cherchait les insectes, un de chaque espèce, allait à la chasse aux papillons, et les épinglait après les avoir asphyxiés à l'éther.
Exactement un an après, jour pour jour, la naissance du troisième enfant, Yann, survenait la mort de Jacques, frère de Simonie, asphyxié en dormant par du gaz non éteint. C'était au début de 1976. Il avait toujours soutenu, donné une pension à sa soeur Simonie quand elle l'avait hébergé chez elle avec son mari. Il était un talentueux dessinateur. J'avais pu admirer un Tarzan conservé par la famille du côté maternel. Jacques m'avait pris sur ses genoux, sur le canapé du salon; cela était prouvé par les merveilleux poissons-mémoire que sont les photos. Jacques! Comme ton petit neveu Stéphane aurait voulu te connaître! Oui; Paul se sentait d'une affinité physique et spirituelle avec lui au point d'accrocher sa photo d'identité chez lui. Il avait lu une charmante lettre bourrée de fautes d'orthographe; il écoutait aussi Les Oiseaux de Thaïlande et Tentation de Ringo, qu'il devait connaître et aimer, en pensant à lui, et puis son chanteur fétiche: Claude François: Comme d'habitude... mais là, ce matin de janvier, il ne s'était pas levé comme d'habitude.
*[autres choses apprises à propos de Jacques ; à propos de moi : « Vous êtes-sûr qu'il est normal ? » tellement on voyait que mes yeux !
C'est quelque deux ans après que Simonie avait fait une dépression et était entrée en maison de repos pendant trois semaines au Chillon. Elle avait fait un mois d'hôpital auparavant.
C'est aussi durant l'été de cette année qu'Eric et moi étions entré en colonie sanitaire. A mon entrée, je pesais 15 Kg 700 et mesurais 109 cm. A ma sortie, mon poids atteignait 18 kg 550 et ma taille 111cm. Avis du docteur : « + 2 KGS 850 et +2 CMS pendant son séjour. Va bien actuellement. » (le 19. 10. 79).
La même année, toujours selon son carnet de santé (autre poisson-mémoire), je m'étais fait vacciner (D.T. COQ. POLYO) et avais eu une consultation chez un ORL : "oreille droite = bon, oreille gauche = Diabolo bloqué par caillot." lisait-on.
Pour finir avec les poissons-mémoire, le plus beau pêché venait de la bouche de ma mère qui m'avait dit en parlant de mon père: "Il avait la manie de faire les poubelles dans ses périodes de manie, etc."
"Et à part ça?" comme dirait son oncle Mich ?
À part ça, c'était l'époque d'On dirait qu'ça t'gêne d'marcher dans la boue et de La Promenade des gens heureux. Et puis d'Allô maman bobo...
Mais avant de passer au chapitre suivant, voici mon tout premier dessin enfin le premier connu et qui soit resté dans mes annales. Ce n'est pas un simple dessin d'enfant, c'est quelque chose d'énorme en signification, et dans sa portée.
Il y a une déchirure. Le pourquoi viendra en son temps.
Disons pour le moment que je désirais faire plaisir à la mère. Sa mère alors eu un double langage très perturbant.
La vie continue son long cours tantôt calme, tantôt tumultueux.
Heureusement que l'humour donne la main à l'amour. Et quel amour! Quel humour aussi.
*
Tiens voici un échantillon d'humour des Témoins de Jéhovah qui tombe pile poil sous ma plume:
Tu savais qu'Adam et Eve étaient musulmans?
Adam et Eve étaient dans une barque sur un fleuve du Paradis terrestre, et Eve dit:
"Tu rames, Adam?"

