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Témoignage d'un ex témoin de Jéhovah (de 0 à 22 ans) autiste Asperger devenu artiste
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8 décembre 2017

Mémoire BROUILLON (version longue - 1973-1995 - chapitre 2 : De la naissance à la Primaire SUITE)

Chapitre 2

 

 

France. Maine et Loire. Angers. Rue des Banchais. Salle "du Royaume" des Témoins de Jéhovah, 1983.

J'ai maintenant dix ans. Je peux chanter J'ai dix ans, huit ans après la sortie de la chanson de Souchon.

Si tu m'crois pas, hé! T'a var ta gueule à la récré...

C’est l’âge où on se sent avoir grandi. Les impressions se précisent. Tout ce qu’on a acquis de flou devient plus clair. Clair comme Familiarité, comme Connaissance. On entre insensiblement dans le Savoir.

La rue des Banchais s’est éclairée. La Salle est devenu un lieu habituel, depuis longtemps déjà, mais jamais aussi chaleureux, aussi familier. Car c’est une famille maintenant, une nouvelle famille. La famille Delavigne est une famille dans une Famille et la Salle est une autre Maison. Aller à la Salle, c’est l’occasion de se retrouver avec tous les Frères et Sœurs pour ensemble servir, louer Jéhovah qui les a réuni. Et puis là, pas de moqueries ou de rejet comme à l’école. Tout le monde s’aime. C’est un monde nourri de rêves, nourri du rêve le plus grand : plus de guerres, plus de méchanceté. Le Paradis. Une terre qui devient un Paradis. Et ce qu’il y a de plus merveilleux pour moi, c’est tout simplement les animaux. Car il y aura plein d’animaux que je pourrai caresser. «Pourra même jouer avec ! Avec les lions, avec les éléphants, les serpents, tous les animaux sauvages !» Et les oiseaux qui me font tant rêver tandis que je les regarde en classe par la fenêtre se poseront sur ma main, sur mon épaule.

Il y avait à la Salle un mélange de fiction et de réalité. Et encore ce que j’appelle Fiction était davantage une réalité fictive ou plutôt ce qui me semble plus vrai une réalité invisible. La Salle était peuplée de noms de personnes invisibles.

En premier lieu, JEHOVAH, le grand Invisible puisqu’il était lui-même invisible. Il n’avait pas de corps, pas de forme, pas de visage. Pourtant dans la Bible, il tendait sa main pour aider ses serviteurs, il voyait tout (comment voir sans yeux ?). Pas plus difficile à croire que d’avoir toujours existé étant le Créateur, étant « Dieu tout puissant ». Enfin il voyait tout du passé, du présent et de l’avenir. Il était parfait.

JESUS CHRIST. C’était le fils de Dieu. C’était l’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Bien qu’Invisible lui aussi, il était une fois descendu sur Terre sous une forme visible : un homme, et cela me rendait Jéhovah plus accessible, plus « visible » pourrait-on dire. Ne pouvait-on pas penser que si une personne invisible pouvait devenir visible, c’est qu’il n’était pas si invisible que ça ? Aussi, le fait de n’avoir aucune représentation du visage de Dieu était largement compensé par les illustrations de nos livres (ceux de la Société Watch Tower) où on pouvait voir Jésus sur terre avec ses disciples ou ses douze apôtres ou bien devant Ponce Pilate ou encore cloué sur le poteau, car avec raison les Témoins niaient la croix comme instrument de supplice au temps des romains: le mot grec "stauros" des Évangiles avait été traduit dans la Vulgate latine par "crux" alors qu'il signifiait "poteau"; sans compter que la croix était vu comme un symbole païen! Bref, Jésus avait presque toujours une barbe et c’est ainsi que je me représentait Jéhovah – mais avec une barbe plus grosse et blanche – colosse musclé assis sur son trône céleste, une couronne sur la tête. Mais il était clair que Jésus avait un caractère beaucoup plus familier que Jéhovah qui restait un juge terrible, malgré qu’il ait par son « grand Amour » sacrifié son fils pour sauver les hommes. Il est indéniable aussi que sa souffrance me le rendait plus proche en tant qu’humain, même si lui aussi était parfait...

L’ESPRIT SAINT : Je précise que les Témoins refusent le terme "Saint-Esprit".Ces subtilités, reposant sur un rejet de l'Église, "Babylone la Grande" – et ce, qu'on soit catholique, protestant, ou orthodoxe) – ne touchaient pas l'enfant que j'étais. Pour moi, c'étaitL’Invisible des Invisibles. Il était resté longtemps pour moi un mystère sur Dieu. Était-ce quelqu’un ou quelque chose? C’était, je le compris plus tard: quelque chose de très spécial qu’avait Dieu. Mais quoi? Mais bien sûr ! « La force agissante de Dieu ! » Et Dieu sait que cette force est suprême, infinie.

LES ANGES : Des hommes ailés. Ils vivaient dans le ciel et servaient Jéhovah.

SATAN le Diable et les démons : Ils étaient invisibles mais étaient représentés dans les livres. Satan était le grand ennemi de Dieu et des hommes. C’était le Méchant. Le Mal. Il était lui aussi suivi de ses anges devenus des démons.

  1. Les Hommes Bibliques : Ils étaient pour moi à la fois invisibles, puisque je ne les avais jamais vu, et visibles, puisqu’ils étaient représentés dans mes livres. Qu’ils aient fait le bien ou le mal, parfois les deux, qu'ils aient péché gravement ou soient restés irréprochables, fidèles à Dieu jusqu'à leur mort: aussi bien les patriarches comme Noé, Abraham ou Jacob, que le médiateur Moïse, que les Juges comme Samson, que les rois d’Israël comme David et Salomon, que les prophètes comme Elie, Daniel ou Jérémie; enfin, de Rahab la prostituée à Judas le traître, d’Adam et Eve aux douze apôtres – tous étaient comme moi : imparfaits. C’était ce qui les rendait particulièrement proche de moi qui devait suivre ou ne pas suivre leur exemple suivant leurs actes. Mais ils étaient aussi éloignés de moi; éloignés parce que c’étaient des figures mythologiques, Mythiques qui portaient tous des barbes (sauf les femmes, bien entendu!) et qui avaient vécu de grandes choses, soit que Jéhovah leur parlait, soit qu’ils étaient témoins de miracles ou de châtiments de Dieu (comme les dix plaies d’Égypte), soit qu’ils avaient vu Jésus: autant de choses qui ne se produisaient plus à l'époque où je vivais, où les Frères et Soeurs qui m'entouraient étaient pourtant appelés Témoins de Jéhovah. Cependant, dans le Recueil d’histoires bibliques, chaque personnage avait un visage et un costume différent, que ce soit Noé, Abraham ou Moïse représentés dans plusieurs histoires à la suite, ce qui les rendait réels à mes yeux. Moïse était peut-être de tous les personnages bibliques mon préféré. Tous ces personnages aussi réels que légendaires charmaient mon esprit curieux. Je prenais un vif intérêt à toutes ces histoires de la Bible, ce dont mes enseignants ne manquaient pas de me féliciter. J'étais de mes frères sans doute le plus assidu, le plus passionné. Tout enfant chérissait ce livre jaune paru en français en 1980 racontant et imageant d’une façon extraordinaire les histoires de la Bible. Mais avant celui-ci, il y en avait eu un qui m’avait marqué : Du Paradis perdu au Paradis reconquis dont certaines illustrations beaucoup moins belles que celles du Recueil m'avaient particulièrement impressionné comme celle où était représenté le dieu Moloch à tête de vache assis sur un trône, des flammes montant de ses cuisses, dont l'entre-cornes fumait et à qui un nourrisson était présenté par un homme comme sacrifice offert. Tout cela éveillait mon imagination. Je baignais dans un monde fabuleux et imaginaire, et même je dirais imaginatif.

Quels enfants de mon âge, à l’école, avaient cette culture? Nul.

Ce savoir me mis au ban des autres enfants qui ne pensaient qu’à jouer ou à faire des bêtises. Moi, j'avais ces choses (et d’autres) dans ma tête qui m’empêchaient d’être comme eux, – choses qui plus est ne pouvaient les intéresser.

Solitaire, je devins très tôt Rêveur, créatif. J'avais mon Monde à lui, visible que par lui. (1)

 

1 – Ce n'est pas que mon savoir qui me mis au ban. On a dans ces quelques pages un portrait vivant de ce qu'est un Asperger. Le fait que j'étais à fond dans l'étude, et cela se confirmera plus tard, le décalage, qui ne provenait pas que de ma culture particulière manifestent quelques traits essentiels du Syndrome d'Asperger. Mon écriture même en porte la marque.

 

Enfin, quittons l’école pour en revenir à la Salle. J’ai dit qu’il y avait un mélange de Fiction et de Réalité. J’ai expliqué quelle était cette Fiction qui était plutôt pour lui une Réalité invisible et qui occupait ce lieu – la Salle – à travers la Bible.

Maintenant parlons de cette pure Réalité qu'étaient les hommes faits en chair et en os et qui s’appelaient « Frères » et « Sœurs », et qui avaient la même pensée dans la tête, le même mot dans la bouche : Jéhovah. Eux, au moins, étaient visibles. Toutes ces têtes qui étaient m'étaient devenues familières, je peux me les rappeler et y appliquer leur nom, leur prénom, leur caractère et même leur niveau de "spiritualité" et leur niveau de vie, et même leurs tics. Il y en avait que j'aimais, d’autres qui m’intimidaient ou que je craignais. J’en ferais plus tard leur portrait*.

Et pourquoi pas maintenant ? Maintenant, presque vingt ans après cette ligne laissée en suspens, parce que sans doute parler de personnes connues de manière approfondie me faisait peur.

Salle A Est

- Frère Phillipe Galloivitch, appelé "Frère Galloivitch". Ancien, aimant le foot, d'origine russe: c'est lui qui mit en place je crois les parties de foot en été après la réunion le dimanche) Il avait une fille qui s'appelait Yannouchka. Je me souviens qu'un jour il prôna la prohibition des rapports sexuels avec son épouse et de faire une implantation de sperme dans le vagin (après masturbation je suppose; cela dut faire une certaine polémique; la volonté d'imposer son interprétation aux versets de la Bible était courante, il y avait des débats de chapelle).

Félix Léroy",, appelé "Frère Léroy serviteur ministériel. J'ai passé des moments seul, chez lui, je crois même du temps où il était célibataire. Plus tard, il eut une femme avec laquelle il se maria, je crois qu'on a vécu leurs noces. Sa femme m'aimait beaucoup, c'est elle qui me poussa à écrire des poèmes spirituels, voyant ma peine de ce qu'un surveillant de circonscription venu une semaine et à qui je présentai mon travail sur l'archéologie biblique me fis honte en me disant: "Ne crois-tu pas que tu aurais mieux à faire? Ne crois-tu pas que Jéhovah préférerait que tu prêches davantage? Pour moi Asperger ou Haut Potentiel.

George Ticot, appelé "Frère Ticot": J'en ai parlé dans Mémoire. Pour moi Asperger.

Annie Licoise: C'était ma préférée des Soeurs, d'une simplicité, d'un naturel, d'une joie surtout! Elle fut la seule femme dont je me souvienne qui fut publiquement, sur l'estrade de discours, montrée en exemple et applaudie. Par sa modestie dans le service sacré de Jéhovah, son zèle dans la prédication, et pour cause! elle était la seule prédicatrice à plein temps de la congrégation. Célibataire, elle avait voué sa vie à Jéhovah. Je crois que c'est la première femme avec laquelle j'ai prêché. dans  Notre famille et elle étions amis. Elle vint avec nous visiter le musée du Louvre, entre 1989 et 1990. Pour moi Asperger ou Haut Potentiel.

Jean-Louis Hergé: Ancien. Un pilier parmi les piliers. C'était un frère assez rigolo; il ne m'impressionnait pas comme son frère Christian. Je me souviens qu'il aimait beaucoup l'humour, très amateur de jeux de mots. C'est lui qui raconta l'histoire suivante je crois inventée par lui:"Vous saviez qu'Adam et Eve étaient musulmans? Un jour qu'ils étaient dans une barque sur l'Euphrate, Eve lui dit: "Tu rames, Adam?". Je crois que le "A la... soupe ( lancé comme un muezzin en haut du minaret) était de lui aussi. Il avait une femme et deux enfants,  un gars et une fille. Je m'entendais bien avec le gars qui était l'Asperger type. D'ailleurs, il avait les dents très en avant, comme moi, sauf que ses parents à lui ne voulaient pas qu'il aille voir un orthodontiste. De sa soeur, je fus amoureux je crois. J'ai dormi plusieurs fois chez eux.  Pour moi Asperger. Comme Frère Ticot ou Félix Léroy, ou Annie Licoise,  il avait un visage très caractéristique. On voit qu'il a quelque chose. Il avait un tic, était très nerveux.

Christian Hergé: Ancien. Petit frère de Jean-Louis Hergé, mais imposant alors que Jean-Louis était petit et chétif. Il était maçon. Il sera pilier pour la construction de la nouvelle salle du Royaume à la fin des années 80 (1989 je crois). Il vint dans la congrégation plus tard que son frère, il me semble. Avant d'être Témoin de Jéhovah, c'était, nous raconta t-il, un fan de Pink Floyd ayant les cheveux longs, et certainement fumant du cannabis. Sa femme et lui avaient un enfant, avec des lunettes qui grossissaient ses yeux. J'ai dormi plusieurs fois chez Christian. Était-il marié et avait-il un enfant alors? Je ne me souviens pas. . Pour moi Asperger ou Haut Potentiel. Il avait un tic aussi, bien que différent et moins marqué que celui de son frère.

 

Salle Angers Sud

 

  • Georges Bellangerie

 

 

D'autres salles autour d'Angers :

 

Frère Secouette et sa famille

 

Frère Davis et sa famille.

 

[...]

 

 

Pour toute la suite de mon récit, il faut bien se souvenir que je ne savais pas que j'étais Asperger.

Par anticipation, je dirai que je pris conscience de ma particularité autistique, d'être « Asperger » (les pages plus haut en sont un vivant portrait) fin 2014. Entre parenthèse, tant mieux si mes parents ne m'ont pas mis entre les mains des psychiatres à l'époque où ils se sont rendus compte que j'étais un gamin « de traviole » (ainsi que des parents l'ont dit d'une semblable), pas comme les autres : rêveur, décalé,... Oui, heureusement, parce que sinon, j'aurais été en hôpital pour les comme moi. Alors, je préfère infiniment avoir enduré tout ce que j'ai enduré, vécu tout ce que j'ai vécu aux côtés de mes parents et dans la secte du « Dieu Noir », comme je l'ai appelé dans Soleil (1997), je veux bien entendu parler de nuit opaque, d'esprit sombre, terrifiant, et non de couleur de peau qu'Il ne saurait avoir... quoi qu'on se le représentait avec une barbe ! C'est tout le noir de la secte qui barbouille ce non-visage, ou ce visage invisible. Car après tout, ainsi qu'il a été évoqué plus haut, Jéhovah avait des Yeux qui voyaient toutes nos actions, on ne pouvait rien lui cacher, lui qui scrutait, sondait « les reins et les coeurs » (Psaumes 7:9, Révélation 2:23), il avait des Oreilles qui entendaient tout, jusqu'à nos pensées les plus intimes, il avait une Bouche, de laquelle on pouvait attendre à tout moment l'expression de sa colère, terrifiante, dans une condamnation sans appel ; on ne parlait jamais du « Nez » de Jéhovah », mais, à la place, et c'est tout ce qu'on connaissait de son « corps », il avait une Main...

 

 

 

 

 

Allons faire un tour non du côté de chez Swan, mais du côté des Platanes, car c’est bien la rue des Platanes qui a été le second lieu de ma vie, entre 1982 et 1986.

Notre famille, pour des raisons obscures (était-ce seulement lié au manque d'espace?), quitta les Ponts-de-Cé pour habiter Saint Barthélémy d’Anjou, une petite ville totalement nouvelle pour moi ainsi que mes frères. Ce départ fut triste, à la seule pensée de ce que nous allions perdre. Que de souvenirs déjà ! Et, passée la tristesse de quitter les Ponts-de-Cé, née l'appréhension face au nouveau, à l’inconnu, nous étions bientôt tout excités par le fait d’emménager pour la première fois, et du coup, l’idée d’une nouvelle vie nous fut aussi agréable et excitant, surtout lorsque nos parents nous firent visiter ce que serait notre nouvelle maison et notre nouvelle ville : une maison enfin ! avec un jardin ! et une ville qui débordait de jeunesse et d’activités – enfin une bibliothèque ! Une aube nouvelle se levait. Si je peux hasarder une métaphore, je dirais que moi et mes frères quittions l’Ancien Monde pour débarquer sur le Nouveau.

Ainsi, une nouvelle ère se levait pour notre famille. Cette rue portait donc le doux nom "Les Platanes" et le portait bien en raison de la présence de ces arbres au bout de la rue, devant un grand bâtiment, et qui dépouillaient et laissaient voir des tâches blanches, énormes dès fois. Ils étaient comme des serpents en mue. Quand je marchais sous leur ombre d’été, des boules s’écrasaient sous mes pieds ; l’automne, c’étaient les grandes feuilles vieillies qui froissaient et couraient sur les trottoirs pour mon régal, adorant marcher dedans et courir après; et les platanes n’avaient plus que leurs grosses branches et des fruits qui pendaient à de petites brindilles courbées au-dessus de ma tête.

 Enfin, j'habitais dans cette rue, dans une des maisons collées les unes après les autres et qui avaient, côté rue, souvent une simple entrée à découvert, tapissée de graviers herbeux, ponctuée par quelques pots de fleurs et quelques rosiers comme la mienne. Derrière toutes les maisons, il y avait un jardin, un simple jardin grillagé autour et pelousé en grande partie ou potagé. Celle de ma famille était pelousée et la maison au mur crépiteux donnait de ce côté jardin sur une petite terrasse en béton gris ; sur l’herbe, à gauche de l'allée centrale menant à un petit portillon, se dressait une grande herbe de pampas avec ses grands plumeaux. Moi et mes frères on s'amusait avec ses grandes feuilles retombantes et coupantes. Deux poiriers se tortillaient côte à côte, à droite de la petite allée du jardin ; ça attirait des tas de guêpes, mais se lancer des poires pourries, c'était quelque chose! Quant aux poires mûres, qu’elles étaient bonnes, qu’elles étaient bonnes! qu’elles étaient juteuses et sucrées !

Si du côté cour les maisons s'ouvraient sur la rue, côté jardin, elles tressaient une couronne rectangulaire pour former une grande "clairière" goudronnée où les enfants jouaient au foot ou au tennis. Cette clairière était bordée d'allées et de gazons fleuris devenant terrain de chasse aux abeilles et bourdons pour moi, mon petit frère et notre copain Copain. (c'était son nom de famille).

 

Notre maison louée par nos parents se fondait avec les autres, toutes collées à la file : moche (mais il y avait plus moche), assez haute, (mais petite par rapport au bâtiment qui terminait la rue en son bout le plus éloigné), des toitures d’ardoises peu inclinées, quatre fenêtres à volets et une porte en bois. La famille y entrait avec une grande clé en fer blanc qu’il fallait tourner deux fois dans la serrure pour ouvrir ou fermer. Quand on entrait, ça avait quelque chose de familier, une odeur de famille, difficile à décrire, mais que tout le monde connaît. Toujours qu’on s'y sentait bien dedans, d'autant plus qu'elle était fraîche dès le couloir sombre où on faisait ses premiers pas. Aussi, c’était toujours agréable l’été d'y entrer.

 Le couloir en « L » et cloisonné à chaque bout était carrelé en noir et blanc ; il côtoyait l’escalier juste au pied du seuil, à droite de l'entrée. Cet escalier ciré et souvent poussiéreux montait le long du mur blanc tâché et crayonné par endroits. On allait de bas en haut et de haut en bas, et en général on y dévalait plus vite que des billes. Contre le mur décoré d’une tapisserie à petites fleurs reposait le téléphone perché sur une tablette. À gauche, la cuisine ouverte comme une boîte à sardine où serinaient des sereins. Plus loin, en face de l’entrée se cachait la grande salle à manger derrière une porte blanche. À droite, juste à côté, une autre porte blanche menait par un couloir étroit et obscur au garage.

Je ne peux pas penser à ce garage sans voir mon père maniaque le ranger et le balayer à chaque fois qu’il était en bazar ou sale, car souvent, des jouets, d’autres cochonneries de l’extérieur ainsi que des chaussures traînaient sur la fine poussière qui se voyait à peine sur le béton gris, sauf quand il y avait des molletons.

Ce garage avait deux portes. Celle de devant était à glissière et permettait de mettre la voiture à l’intérieur, mais elle n'y dormait jamais, faute de place. Celle de derrière s'ouvrait sur le jardin. En face d'un box de fuel se trouvait une porte toute éraflée. Elle était pour cela la plus intime.

Ce garage sentait aussi les chaussures, les conserves et la poussière… l’essence aussi, de temps en temps – ou le propre quand le père nettoyait tout.

Quand on revenait du dehors, on passait à la va vite devant un papier blanc où était marqué : « Enlever ses chaussures, S.V.P ». On n'y faisaient pas gaffe. Alors, ça braillait là-dedans. On faisait attention un moment, mais très vite, "rebelote!", comme disait notre mère. Cela se faisait naturellement. Oui, de même qu'il faille toujours revenir au ménage, sous peine que tout s'en aille à vau-l'eau, il fallait toujours répéter trente six mille fois la même chose.

Quand personne ne se trouvait à la maison, je veux dire sans enfants, c’était assez calme. Mais on sentait quelque part, en dehors de la présence de Noisette, notre chatte, de Lili, notre p’tit cochon d’Inde, des serins et des mouches, celle de Maman. Soit qu’elle repassait dans la salle à manger soit qu'elle faisait la cuisine.

La salle à manger et le salon, d'une seule pièce, donnaient plein sud et filtraient tout le soleil à travers une porte-fenêtre fichue de rideaux fumeux. Il y avait une grande table de bois, vernie et nappée. Il y avait de vieux meubles assortis, avec sculptés sur chaque porte deux ou quatre espèces de petites têtes d’hommes-singe, l’air endormis. Il y avait, dessus le meuble, des plantes, des fleurs, des bibelots. Il y avait des fauteuils en broderies de couleur brunes, rouges et blanches. Sous un tableau représentant une horde de chevaux blancs traversant une rivière et avançant vers le spectateur, éclaboussant le paysage bleu de la forêt autour, il y avait un canapé-lit assorti aux fauteuils, mais avec des coussins en velours bordeaux . Enfin, il y avait une table basse à café, une grosse télé dans un coin, dans un autre une bibliothèque et autre part de vieilles assiettes accrochées qui rappelaient qu’ici se déroulait le repas. Après mangé, une fois le carrelage quadrillé rendu tout propre par le balai et la serpillière, c’était la pièce la plus nette de la maison. C'était tout ce lieu qui vivait quand notre maman y était, repassant le plus souvent le linge.

Quand elle faisait la cuisine, rien que l’odeur de ses bonnes recettes alléchantes, la cuisson des gâteaux, la friture des frites, le sauté des crêpes maison, ça faisait sentir que maman était là.

C'est à peine si je ne sentais pas qu'elle s'y tenait lorsque je lisais, jouais ou dormais dans ma chambre.

Par contre, mon papa, même quand il était revenu du travail, qu’il avait fait sa dure journée, eh bien je ne pouvais presque pas savoir qu’il était rentré, et après, je devinais très peu sa présence, même sous les yeux.

Il fallait par exemple que mes frères et moi rentrions en chahutant, faisant claquer les portes, en courant dans le couloir avec les pattes sales pour qu’on sente que papa existait: il nous faisait une « giroflée à cinq branches » et au mieux, il rouspétait.

L'heure venait de manger dans la salle à manger. Maman était encore dans la cuisine. On entendait les casseroles et les serins. Après, papa faisait la prière qui était l’instant le plus silencieux en tout. Mais finie, ça grouillait plein de vie à table : les chaises remuaient, les assiettes s’envolaient et tapaient; le sel, l’eau, le pain circulaient, les grandes cuillères tintaient, la soupe s’aspirait, les bouches appréciaient, les fourchettes et couteaux grinçaient des dents et les assiettes criaient ; les enfants gigotaient, baratinaient, se chamaillaient, rigolaient, pleuraient ; notre mère ajoutait à tout ce bruit en ordonnant, tempérant, s’occupant de-ci, de-là, tandis que la chatte ronronnait sur le canapé derrière elle, paisiblement sous un des traits de soleil poussiéreux qui passaient dans les fentes des volets marrons.

 Après, mes frères et moi débarrassions tout, nettoyions tout, la table et par terre les miettes, les tâches, les pâtes tombées, devenues grises sous les savates et qui faisaient des pâtés sur le carrelage noir et blanc. Ces tâches à accomplir se faisaient en rechignant, en se disputant, mais se faisaient. Obéir, voilà le mot qu'ils entendaient le plus souvent et qui réglait leur vie. 

Quand notre mère faisait le ménage après, c’était la pièce la plus propre et ça sentait le propre et le neuf, surtout quand elle essuyait les meubles avec Cedar et qu’elle serpilliait par terre avec un produit sentant bon comme des fleurs ou du linge propre.

 Le soir, les enfants avaient le droit de regarder un peu la télé, mais pas trop tard, parce que le lendemain, il y avait l’école. Sauf le mardi soir, parce que le lendemain, c'était mercredi, et que le mercredi, il n'y avait pas d'école. 

Le film du mardi soir fini, les enfants montaient ou plutôt couraient dans l’escalier, et puis, ils allaient au lit .

Mon grand frère de treize ans avait sa chambre juste à droite, celle que mon petit frère de huit ans et moi partagions se trouvait presque juste en face l’escalier, lorsqu'on était arrivé en haut. Et puis, il y avait notre tout petit nouveau frère, bébé, qui dormait en face, dans la chambre opposée à celle de l'aîné.

«Notre chambre à nous était assez carrée. Les deux lits étaient parallèles mais bien séparés.

Le mien était un peu plus haut que celui de Yann, et il avait, comme je disais, une "tête d'oreiller" au lieu d'une taie, tout comme je disais "des pommes de terres en robe de chambre" au lieu de "en robe des champs"et "t'a qu'avait pas" au lieu de "tu n'avais qu'à pas", et "maillettes", "caillettes", "paillettes", pour rillettes (rappelons que notre père avait été charcutier de métier); bref, moi j'avais une taie et mon petit frère un traversin. Mais, c'était bien là la seule distinction, car on avait les mêmes couvertures oranges à fleurs blanches d’un côté et blanches à fleurs oranges de l’autre, bordées de soie orange ; on avait aussi les mêmes draps bleus et blancs.

La chambre avait des fenêtres à volets marrons foncés, juste face à la porte d'entrée, un parquet marron clair, des murs blancs, un plafond blanc d'où pendait au centre une simple ampoule attirant cousins, moustiques noirs.

Tout cela n'est-il pas insignifiant? C'est la vie. C'est la vie qui transitait à travers moi et que je restitue au mieux. Si ma vie ne vaut d'être racontée, quelle vie le vaut?

Je continue:

Le meuble de la chambre de mon petit frère et moi recueillait pas mal de poussière parce celui-ci accueillait en son sein une collection de nids d’oiseaux, d’os et de pierres.

Malgré ce désagrément demandant un entretien régulier, j'préférais quand même ma chambre que celle-là à mon grand frère, parce que, aurais-je dit j'aurais avec mon âge dans ma voix:

«parce qu’elle est plus claire, et y’a p’tit frère avec moi, et ch’ui pas tout seul comme ça, et on peut parler, et p’is j’me sens en sécurité avec p’tit frère.»

Et puis comme le petit est emballé, il continue:

« On joue toujours ensemble, notre porte est fermée et on joue tous les deux aux bêtes en plastique et nous on passe des après-midi entiers à jouer aux animaux et à inventer des histoires à chaque fois différentes ; moi j’fais les musiques comme dans un film, mais on imite tous les deux les cris du lion, des éléphants et des tas d’autres. Le lion est le roi des animaux. Dès fois on fait des montagnes avec les couvertures. Non, on s’ennuie jamais, nous. Souvent grand frère crie à tue-tête à côté parce qu’il essaye d’enregistrer à la radio des chansons sur Oxygène et que nous on fait trop de boucan.

« Ce soir, avant qu’on dorme, maman monte l’escalier, ouvre la porte, se déplace dans la chambre, ferme les volets qui ouignent et nous dit : « Faut dormir maintenant, demain y’a l’école » et p’is elle nous fait vite un bisou à chacun, marche vers la porte puis tout à coup se retourne et me dit : «  Allez, faut encore un beau soleil pour demain » parce que je fais souvent pipi au lit ; alors on fait un petit calendrier où elle dessine soit un soleil ou un nuage avec de la pluie et dès fois un soleil à moitié, suivant comment sont mes draps. Maman est maintenant en bas, sûrement en train de travailler ou à regarder la télé ou les deux comme beaucoup de fois où je l’ai vu repasser en regardant la télé. Elle est travailleuse et elle a des soucis qu’elle montre pas toujours, mais ça, c’est pas des histoires d’enfant.

« Nous, on est au lit, les volets sont fermés, la porte est close et y’a encor un filet de lumière dessous, qu’est celle du couloir, puis elle s’éteint. Il fait tout noir. Seul les fentes des volets nous donnent un peu de clarté de la lune ; y’a des traits sur le mur en face de mon lit. P’tit frère dort, j’vois plus sa p’tite tête ronde, mais il ronfle. Moi, je suce mon pouce gauche et dans les autres doigts y’a mon p’tit mouchoir en tissu et à p’tites fleurs et je caresse mes joues et au-dessus de la bouche et le nez et c’est doux et c’est comme ça que j’m’endors ; sans mon p’tit mouchoir en tissu et à petites fleurs et sans mon pouce, j’peux pas dormir.

« Soudain, j’me réveille ébloui par la lumière ; maman alors ouvre les volets ; c’est l’matin et il fait beau. J’vois maman souriante et elle me dit :

« – C’est bien, t’as pas fait pipi au lit ! ça va faire un beau soleil encore.

« Elle me fait des bisous.

«  – J’ai rêvé cette nuit qu’j’avais plein plein plein d’animaux, des tas d’bêtes ! j’dis.

«  – Ah bah ça marche en tout cas. T’aimerais avoir un autre paquet de bêtes ?…

« – Oh oui! oh oui maman! m’agètes-moi des bêtes, des animaux sauvages… avec un gorille et un crocodile au moins, il m’les manque. Hein ?

« P’tit frère fait oui en frottant ses yeux et en souriant.

« C’est samedi matin ; on va à l’école. C’est à l’école primaire de Pierre et Marie Curie qu’on va p'tit frère et moi. Grand frère est au collège. Y’a trois cent mètres environ. Ch’ui en CE2 et ma maîtresse s’appelle Madame Pagine. Elle est très gentille. Dans la classe, je suis devant, près de la fenêtre, et j’regarde les oiseaux et je rêve aux bêtes que j’vais avoir et que j’pourra jouer avec, moi et mon frère. Tout l’temps ou presque tout l’temps, je rêve. Mme Pagine me pose une question. Je fais « Hein ? » égaré et p’is toute la classe rit. Ça ressemble plus à d’la moquerie. Alors je rêve encore, comme ça je pense à des choses que j’aime. « Le Cosmonaute », « l’homme de la Lune », comme on m'appelle, est presque toujours tout seul à la récré et il rêve encore. Il s’ennuie pas comme ça. »

 

Ces pages ont quelques traits excessifs, mais l’ensemble est rigoureusement exact quant à ma mémoire . Il me reste plus qu’à compléter.

 

On se souviendra des jeux d'enfants aux Ponts-de-Cé.

A Saint-Barthélémy d'Anjou (qui n'avait rien à voir avec le massacre de la Saint-Barthélémy, comme il devait l'apprendre), les histoires animales et les batailles de bêtes étaient devenues des jeux classiques. C’était même à Saint Barthélémy que mon petit frère et moi y jouions le plus. Il fallait souvent que je me batte pour que mon petit frère joue avec moi: il avait tendance à la paresse et préférait dès fois regarder la télé ou n’avait tout simplement pas envie, nonchalance du moment ; alors que moi, j'y aurait sacrifié mon temps sans compter. Mais lorsqu'on était tous les deux à jouer, un zèle tout enfantin nous animait. Quel que soit le jeu choisi. Lorsqu’on attendait tous deux un film ou un dessin animé, c’était la même passion, la même joie impatiente qui nous faisait vibrer, rêver.

On avait moins de jouets que la plupart des autres enfants. Était-ce parce qu'on était Témoins de Jéhovah, enfin, enfants de Témoins? On ne fêtait pas Noël : c’est un fait. Et pourtant, jamais on ne s’était senti malheureux, parce que nos parents nous faisaient des cadeaux surprises, ce qui avait pour moi un tout autre charme que des cadeaux sur commande.

Et puis, on avait une sorte de Noël décalé, bien sûr sans sapin, ni crèche, ni soulier. Au lieu que ce soit le 25 décembre, c’était au mois de janvier, lorsque notre père recevait de l’usine des bons d’achat.

C’était le moment le plus excitant de l’année. On allait en famille dans une Grande Surface et les enfants couraient au rayon des jouets et choisissaient ce dont ils avaient rêvé, à peu près au prix du montant de leur bon. Il nous était arrivé, à Yann et moi, d’assembler nos bons pour acheter un jouet commun. Ce fut le cas pour un jouet de cascadeurs et un petit circuit de voitures. On eut ces jouets plus évolués, plus à la mode que tardivement, de même qu’une voiture téléguidée. Ces jouets gadgets avaient certes un agrément nouveau pour nous, mais on s’en lassait plus vite et n’avaient pas la même longueur de vie que nos primitifs animaux en plastique.

Aussi, nos jeux les plus rudimentaires étaient les plus créatifs. Moi j'avais l’imagination, mon frère le sens pratique. Yann était doué de ses mains. Une fois, il construisit un château fort en carton avec un pont-levis mobile et un bateau de croisade avec des pinces à linge et y fixa une voile blanche à croix rouge qu’on pouvait hisser et plier. Et ainsi, on put jouer avec plus de bonheur aux chevaliers et soldats du Moyen Age que mon parrain m'avait offert. J'étais bien le seul d'ailleurs à recevoir, régulièrement, tous les ans, au "repas de Noël" chez Mamie blue, reporté aussi à janvier, un cadeau de mon parrain après avoir reçu ceux de grand-mère. J'étais appelé alors à aller en haut, où habitait mon "tonton", gêné devant mes frères de cette faveur.* Plus tard, je me souviendrai que je montai lentement ces longs escaliers cirés tant j'avais peur, que ce soit dans ce moment là ou d'autres...

Ah! Noël!

À l’école, ceux qui ne se moquaient pas de nous avaient pitié lorsqu’on se voyait tôt ou tard contraint de dire qu'on ne fêtait pas Noël. Pitié mal placée. Ils ne pouvaient pas comprendre que pour nous, ce n’était pas le fait de ne pas fêter Noël qui était dur, mais le fait de retourner à l’école les lendemains de fêtes dont nous appréhendions à chaque fois l’inévitable question des enfants, parfois de la maîtresse : « Qu’est-ce que t’as eu à Noël ? ». Lorsqu’on répondait « Rien » venait le terrible « Pourquoi? ». On répondait laconiquement « Je fête pas Noël », et au plus terrible « Pourquoi? » on répondaient d’abord « Parce que », mais, tôt ou tard, ça se savait.

Nos camarades nous plaignaient sans savoir que ce qui était dur pour nous, c’était seulement d’être différent des autres et de devoir avouer cette différence. Cette différence qui nous valait bien des moqueries ou de l’incompréhension.

On était seuls.

Pour moi, mon seul véritable foyer était ma famille et la nature.

Ah la nature !

Mais retournons à l’école.

Il ne faut pas croire que je n’aimais pas l’école. J’aimais apprendre. Ça me suffisait. Mais je n’aimais pas tout. Il fallait que ça m’intéresse vraiment pour suivre, sinon je rêvais. Comment je considérais les autres élèves de ma classe? j’avoue ne pas savoir trop. J’étais renfermé, je ne communiquais pas beaucoup.

 

J’ai parfois l’impression de me répéter. J’essaie d’approcher le plus près de la réalité, de la vie, et ce n’est pas facile. Je cherche, comme disait le poète, le lieu et la formule. Or, c’est à peine si je sais ordonner mes souvenirs pour en faire un chapitre convenable, c'est à peine si il y a un dialogue dans celui-ci. Il ne faut pas que je me force. C’est souvent l’inspiration et le "hasard" que j'appellerai circonstances et coïncidences heureuses, et surtout une certaine disposition d’esprit préparé au sujet ainsi qu'une énergie partant de la motivation qui me fait avancer dans mon travail.

A partir de 1989-1990, tout deviendra plus facile pour moi. À partir de là commencent les premiers témoignages écrits, les premières lettres, le premier poème qui sera suivi par un deuxième à effet boule de neige trois ans après. Mais nous sommes qu’entre 1982 et 1985. Je ne parle pour l’instant que des années de primaire : CE2, CM1, CM2 à Saint-Barthélémy d'Anjou, qui font suite aux C.P et CE1 des Ponts-de-cé.

 

Je parlerai de chaque année scolaire, dans l'ordre: souvenirs d'école ou de vacances (l'un ne va pas sans l'autre).

En septembre 1982, je faisais l’entrée dans ma nouvelle école : Pierre et Marie Curie que j'avais visité avec mes parents au préalable, visite qui me fit forte impression.

J'entrai en CE2. J'ai dû pleurer le premier jour, et après, ça s’est passé. Je m'habituai peu à peu à ce qui m'était inconnu au début, donc intimidant.

Il me reste très bien en mémoire l'inoubliable Monsieur Mine. Ce fut mon premier Maître, et une mine de savoir! Il se trouvait qu'il était aussi directeur de l’école, ce qui lui donnait une aura plus grande encore.

Monsieur Mine était bel homme, grand, svelte, à moitié chauve, le front haut bombé et luisant, un visage fin au menton pointu, des cheveux grisonnant frisottaient sur ses tempes. Il avait des sourcils broussailleux et des yeux bleus d’une merveilleuse expression qu’une peau méditerranéenne faisaient rejaillir. Il portait parfois des lunettes sous les yeux. Ses grandes mains étaient d’acier. Elles étaient belles, pointues, marquées par de belles rides. Toujours élégant, simple. Des poils blancs sortaient du col défait de sa chemise. Mais au-delà de son physique agréable, magnétique, c’était la gentillesse même. Il aimait les enfants. Il aimait son métier.

Lorsqu’il prenait une mine sévère ou se mettait en colère, ce qui était rare, mon respect grandissait pour lui. J'y voyais un père. Il faut dire aussi que l'affection que j'avais pour mon maître, celui-ci me le rendait bien. Il semble qu'il me comprenait, me sondait, et révélait par des signes inexprimables la valeur unique qu'il voyait en moi.

Enfin, ce qui ajoutait grandement à la merveille de son âme, c'était cette flamme qu'il portait en lui et transmettait. C’était un homme passionné qui faisait des cours passionnants.

Du jour où Monsieur Mine apprit à la classe qu’il collectionnait des pierres précieuses et avait beaucoup voyagé, le jour où il montra quelques beaux spécimens de sa collection, et surtout la grosse pierre vulgaire de l’extérieur, mais qui recelait à l’intérieur un trésor de beauté rutilant sous les yeux des élèves : de superbes cristaux violets tapissaient tout le dedans de la pierre ronde – c’était une améthyste ! – le jour où je vis cela, mon respect et mon amour grandit pour lui. Je l'admirai. Je me souvins lors de mes investitures sur Rimbaud en 2010 que c'est avec lui que j'avais entendu pour la première fois ce nom : Arthur Rimbaud, un nom magnétique, l'incarnation de la précocité, du génie et de l'aventure, qu'elle fut poétique et fulgurante dans sa première vie ou géographique et poignante en Europe, à Chypre et surtout au Yémen et en Éthiopie dans sa seconde vie.

 

En Septembre 1983, je faisais ma deuxième entrée à Pierre et Marie Curie.

J'entrai en CM1 et eus cette fois-ci une maîtresse qui a été nommée plus haut: Mme Pagine. Une belle femme blonde à lunettes. Très gentille.

Elle avait des égards pour moi. Lorsque je levais le doigt pour répondre, et c'était très souvent, trop souvent, il m'arrivait de dire « Maman ! ». En même temps, j'avais des sentiments amoureux, et cette sorte de trouble que l’on peut nommer désir physique sans être encore sexuel. J'étais porté sur son corps avantageusement formé tout en essayant de rien en laisser paraître lorsqu’elle s’adressait à moi. Sa voix douce alors me rappelait à des sentiments maternels. C’est elle aussi qui m’appela « le cosmonaute », me surprenant très souvent à être dans la lune, mais elle s'en amusait plus qu'autre chose. Je faisais beaucoup rire, parfois moqueusement par des camarades de classe, lorsque j'arrivais à l'école avec mon pull à l'envers, voire avec mes chaussons... J'avais aussi un mal fou à mettre le bras dans la bonne manche, et je me souviens combien me fut long et difficile l'apprentissage pour faire mes lacets, au moins autant que le sera plus tard, à ma vingtaine, de rouler ma première clope, accroupi.

Ma maîtresse était plus cultivée dans les arts que Mr Mine, quoi que, comme je l'ai dit plus haut, c'était de sa bouche que j'avais entendu le nom du poète Arthur Rimbaud pour la première fois. "Un génie précoce de la poésie"! "Génie"! "précoce!" "Poésie", des mots qui sonnèrent en moi autant que le nom du poète. Un nom familier étrangement... Mme Pagine, elle, une fois elle parla du film E.T (qu’on prononçait « iti ») et montra une photo à ses élèves. J'en fus très impressionné et cela me fit rêver. En rentrant, ma mère me dit que ce n’était pas un film pour moi. C'était une grotesque caricature de la vie du Christ, appris-je plus tard. Mais je n’en rêvais pas moins, d'Iti...

 

En Août 1984, jepassai de merveilleuses vacances en Auvergne, région de prédilection de notre famille, au point que tous les étés, elle était le lieu de destination des vacances. Cet été-là, c'était Lanau à l'affiche, précisément en Haute-Loire, coin nouveau pour tous. On allait toujours en gîte familial, cela était invariable. Pas comme la buse... En parlant rapace, je les adorais, et l'Auvergne en était un paradis.

Mais pour ces vacances-là, si j'avais à choisir un seul souvenir, je parlerais des excellents moments passés mes frères et moi avec un cousin germain. Il s’appelait Bertrand, et c’était la première fois qu'on le voyait. Il était beau gosse.

Il passa quelques jours dans notre gîte. Avec lui, on découvrit Michael Jackson qui était alors dans sa plus grande gloire. Il était à la mode. C’étaient les années Pop, et Michael Jackson en était le roi, pour ainsi dire le Dieu. Quel pouvoir avait sur nos sens une chanson comme Thriller avec ses cris de loup-garous ! Un frisson nouveau était né... C'est Victor Hugo qui disait à propos des Fleurs du mal de Charles Baudelaire: un frisson nouveau. Comparer Thriller aux Fleurs du mal, n'est au fond pas si malvenu que cela.

Mais, je ne dis pas quelle dimension, quelle proportion ces cris de loup-garous prenaient dans l'esprit de ces enfants plongés au pays de la Bête du Gévaudan! Ils étaient en plein cœur de la légende. Quel souvenir aussi que cette veillée au coin du feu où un vieux conteur racontait les légendes auvergnates. Il raconta qu’à l’origine toute l’Auvergne était qu’un immense volcan, et ensuite il parla des temps historiques, et bien sûr de la Bête du Gévaudan. Un mystère tournait autour d’elle et une passion pour ce mystère grandit en moi. Notre cousin B, qui connaissait mieux la montagne que les enfants Delavigne, nous apprit que sur une montagne qu’on pouvait voir du village, qui était en fait juste à nos pieds, il y avait au plein cœur de la forêt une grotte et qu’on ne savait pas quelle bête y vivait, mais que ça pouvait très bien être la Bête du Gévaudan. Il nous proposa de nous y emmener. Rarement je n'avais eu aussi peur qu’en grimpant parmi les arbres et les roches, tandis que le cousin gaillard nous montrait ici sur un arbre ce qu’il pensait être des traces de griffes. Ensuite on découvrit effectivement une grotte, et le gouffre noir qui se présentait à nos yeux excita en nous la panique, si bien que nous dévalâmes la montagne dix fois plus vite que nous l’avions monté. C’était du reste une initiative qu’on avait pris seuls en gosses inconscients du danger de cette escapade et de l’inquiétude qu’on pouvait provoquer à nos parents, et qu’on provoqua en effet. Au retour, les quatre petits chevaliers pleurèrent. Se firent-ils gronder? Nos parents n'étaient-ils trop trop contents que nous fûmes vivants – et nous aussi? La présence de notre cousin ne tempéra t-elle pas les parents responsables? Tout quatre avions dans nos cœurs d’enfants ce sentiment d’héroïsme face aux grandes choses aussi bien que le bonheur d’avoir échappé à la mort. À la Bête.

/ Une autre fois, on voulut aller seuls au barrage de Lanau qui était en contrebas et qui était dangereux, paraissait-il, à cause des écluses et de l’électricité... Le goût de l’aventure nous faisait faire vraiment n’importe quoi. Cette fois-ci, on eut le holà de nos parents. Notre père nous accompagna, cette fois-ci.

Le cousin habitait une fermette avec sa mère à je ne sais plus combien de kilomètres du V.V.F (Village Vacances Familiales). C’était leur maison de vacances. C’était à notre tour, aux enfants Delavigne, d’aller chez le cousin avec nos parents. On vit alors sa mère, une petite femme dynamique et joyeuse aux cheveux blonds chignonnés. Son père, militaire haut gradé, colonel pour tout dire, était en service. On ne le vit donc pas mais nous fut décrit comme un homme très grand, très fort, avec de grandes bacchantes, ce qui ne nous donna aucun regret de son absence, même s’il était très gentil, ce qui était vrai aussi.

Bref, on a goûté sur ce haut plateau d’air pur tout ce que la montagne peut offrir de plus beau : la virginité, l’harmonie où l’homme ne pliait pas la Nature à ses quatre volontés au détriment de tout, où, au contraire, l’homme faisait partie intégrante du paysage, où l’homme chantait le paysage et le paysage chantait l’homme. Enfin, pas trop d’idyllisme bête. On ne philosophait pas, on vivait. On appréciait par des "Ah !" et des "Oh !", on s’amusait, on riait. On tombait d’accord sur un truc? On le faisait ; on était pas d’accord? On s’embrouillait, se faisait la gueule un moment et puis ça repartait : « Tiens, j’ai une idée !… – Ouais ! », et puis tout d’un coup : « J’en ai marre. – Non, on continue. – moi aussi j’en ai marre. – Qu’est-ce qu’on fait? » etc. Bref, l’insouciance, l’inconstance, l’entrain commun aux enfants.

J’ai dit qu'on avait goûté ce que la montagne pouvait offrir de plus beau, et c’était vrai. Le grand air, le soleil, les champs verts entourés de clôtures par-dessus lesquelles on sautait; au bout du champ, un ruisseau bordé d’arbres où l’eau claire coulait rapide parmi les pierres, les roches, ou par-dessus, pour retomber en cascades bruyantes où nul obstacle n'empêchait sa course libre, car elle prenait tous les détours, passait entre les moindres fentes, et lorsque l’eau stagnait dans un trou, elle s’écoulait invisiblement, c’était un brassage continuel. Ce n’était, il fallait le croire, jamais la même eau au même endroit, et pourtant, c’était la même eau qui coulait, le même ruisseau. Et nous, on ne s’était pas contenté de la regarder, on passait d’abord nos main dedans et l’eau glaciale se jouait d'elles comme d’une branche; on s'y trempait les pieds, et c’était une sensation nouvelle, un engourdissement agréable; on marchait, et c’était un sol mouvant, instable, toute notre attention se concentrait sur nos pieds, sur l’eau et les pierres à l’entour. on apprenait en tombant. On entrait tout doucement dans l’eau, le temps que nos corps chaud s’adaptent au froid, et lorsque c’était fait, le froid devenait fraîcheur, bien-être. On nageait dans l'eau truiteuse comme des écrevisses. Lorsqu’on eu fait tout ça, on mit en œuvre toute notre créativité, toutes nos forces, tous nos espoirs d’un élan commun, tout excités qu'on était, et on entassa pierres et branches pour faire un barrage à l’eau. C’était un amusement et un défi. L’eau faisait pression, cherchait la faille à notre œuvre, ce qui demandait une attention et des renforts constants de notre petite équipe de quatre. Lorsqu’on était contents, satisfaits, qu’on s’était bien amusé, bien dépensé, plutôt que de voir sous nos yeux notre construction de pierre succomber à la force de l’eau, on préférait user de notre pouvoir de rendre l’eau à sa liberté, et on démolissait. Il n’y avait pas d’image plus belle que cette eau jaillissant de la roche, et on était aussi excités qu’elle, remplis de joie. C’était midi. La corne de vache avait retentit par la bouche de la mère de Bertrand. On rentrait heureux et fiers casser la croûte. Après un bon repas avec du bon pain de montagne, on sortait aussitôt. Notre cousin nous emmena dans une grange et on s’amusa à Tarzan dans le foin. On grimpait le tas, et une fois en haut, on s'accrochait à une corde pour se balancer en avant et sauter dans le coussin de paille tout en bas. On s’amusait à faire toutes sortes de singeries, de figures dans l’air. On s’amusait à cache-cache, on se battait, se débattait dans le foin jusqu’à en mettre dans la bouche de l’autre. À la fin, on avait du foin partout. Cela nous grattait terriblement, mais c’était le seul prix à payer en échange d’un si grand bonheur.

Je ne crois pas que mes frères et moi aient eu de souvenirs plus champêtres. J'aimais cette odeur de foin et de bouse de vache. Ça faisait partie de l’air pur pour moi.

On dirait que les odeurs grandissent en montagne et quand je dis que j'ai goûté tout ce que la montagne pouvait offrir de plus beau, ça en fait partie.

Mais il y avait aussi ce qu’on appelle les vieilles traditions, les choses rustiques, comme le bois, les ragots, la vie simple, les anciennes croyances. Tiens, la bête du Gévaudan. Elle m'a poursuivi tout le temps de ces vacances et même après. Bertrand nous avait emmené chez une vieille dame dans une vieille maison montagnarde non loin de la fermette. Il y faisait sombre et j'avais été très impressionné par tous les animaux empaillés que je pouvais voir partout : têtes de sangliers au-dessus de la porte, chouettes, buses sur les meubles, bois de cerfs sur les murs… de quoi faire marcher l’imagination. Et cette vieille dame, à la Bête du Gévaudan, elle y croyait ! Un mystère planait sur la question : « Qu’était-ce ? » Un loup énorme ? Une espèce inconnue ? L’hypothèse de la hyène était la plus envisagée. Le cousin en était le défenseur. Une hyène ! Il y avait de quoi rire ! Et pourtant, j' étais sous le charme de la Bête et du cousin tout à la fois. À mon retour chez moi, à Saint Barthélémy d'Anjou, je fis des recherches, fonçai à la bibliothèque pour en savoir plus. À ma maîtresse, je trouvai l'occasion de parler de la bête du Gévaudan. L'institutrice raconta alors cette histoire inoubliable:

Il y a très longtemps, des enfants jouaient dans le jardin d’une maison quand une Bête monstrueuse surgit, prête à les dévorer. La mère alors criant plein de larmes se jeta sur la Bête et sacrifia sa vie pour sauver ses enfants...

Là, je pensais à la bonne flambée de bois qui nous avait accueilli ce soir-là, dans la fermette, lorsqu'on rentrait les mains et les pieds gelés. Des histoires à veiller près du feu!

 

Septembre 1984 : Après de si belles vacances, entrée en CM2. J'eus pour maître Monsieur Légal. Ses élèves l'appelaient « Monsieur Lagalle ». Il était grand, costaud, assez beau, le front très dégarni, la mâchoire carrée. Au physique, il faisait penser à un centurion ou à un empereur romain. Mais de caractère, il était plutôt…je ne sais pas comment dire. On ne sentait nulle passion chez lui comme Monsieur Mine; bien que gentil, un peu bonhomme, il manquait singulièrement de caractère. Il y avait quelque chose de lâche chez lui, de laxiste et il était paresseux, indolent. L'image la plus représentative que je gardai de lui était celle d'un maître jouant aux jeux électroniques qu’il empruntait à des élèves (pas à moi qui n'en possédait pas) pendant qu’ils faisaient les exercices qu’il avait donné à faire. Le mot "cool", qui je crois n'était pas encore rentré dans la langue française, aurait pu sortir de sa bouche, en tout cas, il suintait de sa peau... Sa pédagogie devait être le coolisme. Un courant passait sous forme de camaraderie, de complicité tout en sourires entendus, et mains amicales. L'humour, l'ouverture et la souplesse d'esprit étaient de ses grandes qualités.

Monsieur Légal eut plusieurs fois d’assez longues périodes d’absence où il fut remplacé. Ainsi, je connus deux autres maîtresses, dont une très bavarde et très petite. On l’appelait Maréchal-Ferrant. Un jour elle avait fait voir à sa classe son porte-bonheur : un fer à cheval. Elle aimait les chevaux d’ailleurs, au point qu’elle emmena notre classe visiter le centre équestre de Saint Bart, et qu’on eut par la suite le droit avec elle à des séances d’apprentissage. Ainsi, j'appris à monter un cheval, ce que j'aimais beaucoup, même si j'avais vu un de mes camarades en tomber une fois.

L’autre maîtresse resta peu de temps. Temps trop court pour conserver un souvenir de son physique autant que moral. Une seule chose est sûre: sa gentillesse.

Je gardai de son passage deux choses. La première, un exposé que je fis devant la classe sur les chauve-souris avec Stéphane Jedout, dont je reparlerai plus loin; le deuxième, lors de Noël: toute la classe chantait debout « Petit papa Noël ». J'étais debout, mais ne chantai pas.

Mais je reviens à Monsieur Légal. Monsieur Légal, dont j'ai oublié de dire qu'il avait une certaine indulgence et complaisance, dans le meilleur sens du terme, celle que j'ai peut-être aussi à raconter ma vie.

C’est avec Monsieur Légal, quand même, que j'avais fait mon premier voyage scolaire. Toute la classe partit en car de voyage pour Cordon, un chalet des Alpes, juste au-dessus de Chamonix. Départ de nuit, comme avec mes parents pour aller en vacances. Le car passa avant l’aube devant une petite commune qui s’appelait Andard*, dont la terre était, paraissait-il, riche en fossiles d’huîtres. Voyage nocturne, puis diurne; sommeil et veille. Le car arriva le soir après une longue, mémorable, vertigineuse, montée en spirale jusqu’au chalet. Oui, la hauteur du car et le vide sur le côté droit donnait le vertige. Visite du chalet, des chambres avec la vue qu’on avait des fenêtres. Certains voyaient le Mont Blanc. Moi et mes deux ou trois compagnons de chambre on voyait les quatre Têtes Noires qui ressemblaient à des roches du grand Canyon. Magnifique! Mais magique fut cette escalade d’un petit mont alors que le chalet était déjà en très haute altitude: le groupe grimpa longuement à travers épicéas, sapins et roches, et tout à coup le ciel bleu et une mer blanche sous les yeux. Tout le monde était au-dessus des nuages !

Il y avait aussi une croix au sommet.

En descendant, on chanta en cœur Elle descend de la montagne à cheval (Youpi-youpi-ha!) et À la claire fontaine (jamais je ne t'oublierai...). Cela changeait de la montée avec un kilomètres à pied ça use ça use, un kilomètre à pied, ça use les souliers, mais ça n'use pas la langue, la langue, mais ça n'use pas la langue du marchant...

Je fis avec ma classe d'autres sorties: une à la découverte du glacier du Pic du Midi, une autre à la frontière suisse en passant par le tunnel du Mont Blanc. J'entendis pour la première fois les marmottes dans un champ semé de grosses pierres.

Dans le car, la classe de neige sans neige (je ne me rappelle pas en avoir vu en dehors des neiges éternelles et des glaciers) on eut droit à des commentaires de route: vallée en « U », vallée en « V », etc.

Eh oui, ce séjour était une "initiation Découverte" de la montagne. Ainsi, le matin, on recevait des leçons dans une classe du chalet, mais c’étaient des leçons sur la montagne. Une fois, un alpiniste fut invité à montrer son savoir avec tout son matériel.

Un dimanche matin fut l’occasion d’une sortie au village. C’était aussi l’occasion d’aller à la messe pour ceux qui le voulaient et pour les autres de visiter et de faire les magasins de souvenirs. J'étais fasciné mais bien embarrasser pour acheter des souvenirs. Avais-je de l'argent de poche ? Et si j'en avais, l'ai-je dépensé ? Que choisir comme cadeaux dans cette profusion d'offre ? Je ne fus pas marqué par mes dépenses, ni mes parents je crois...

Je n’allais bien sûr pas à la messe. Mais il fallait encore que je marque la différence : j'allais à la Salle du Royaume !

Mes parents avaient tout organisé pour que je ne puisse perdre un seul repas spirituel. Ils avaient demandé à des Anciens l’adresse de la salle la plus proche, encouragés par ceux-ci à ce que leur fils aille aux réunions là-bas, puis avaient pris contact pour qu’un Frère vienne me chercher. Ce fut fait. C'était à vrai dire la condition pour que je puisse faire ce voyage. Monsieur Légal avait été prévenu : un soir, il faisait nuit, personne ne comprit rien, une voiture dont on ne voyait que les feux m'attendait en bas. Un homme moustachu et cravaté me salua poliment et je montai, tout intimidé. De ses paroles, de ses questions, il ne reste rien, mais de ce trajet obscur qui me menait encore vers l’inconnu sans que je puisse rien y faire, il reste quelque chose dans mon coeur. Est-il possible que je me sois demandé alors si c’était le même Jéhovah, là-bas, s’il n’était pas plus à craindre en montagne qu’ailleurs ? C’est possible, mais qui peut dire ce qui traversait mon esprit? Ce que je peux dire, c'est qu'à ce moment-là, j'avais conscience d'être privé d’un moment rêvé, d’une Veillée qui avait lieu le même soir au chalet pour... pour quoi donc? pour servir Jéhovah, le Dieu Jaloux, aux creux de Chamonix.

Soudain, Je vis en bas scintiller mille feux dans la nuit. C’était une véritable illumination. C’était Chamonix !

Tapie au fond de la vallée, elle était pour moi la ville emblématique des Alpes et me faisait penser par son nom au chamois.

Or, en ce temps-là, l’air Cha cha chamois d’or trottait, pour ne pas dire gambadait, dans les têtes…

Enfin le Frère inconnu et moi arrivâmes à la Salle. Les souvenirs visuels manquent par la suite. J'avais été à tellement d’autres Salles dans mon enfance qu’il m'était impossible de rattacher des souvenirs correspondant à chacune. Surtout qu’il n’y avait pas de grande différence avec les Banchais, à part que je ne connaissais personne. Disons seulement que j'y fus bien accueilli.

  • Nous avons le plaisir d'accueillir parmi nous un enfant de frères et soeurs d'Angers venu découvrir avec sa Classe nos belles montagnes qui rendent gloire à Jéhovah Dieu. Aussi avons-nous les salutations fraternelles de la Congrégation d'Angers-Est.

  • MERCI...

J’ai cependant oublié un détail tout à l’heure : la gêne, la honte à me mettre en cravate devant mes autres camarades et de sortir tout bien habillé avec mon petit cartable.

Mon acte ne fut pas sans conséquence: les questions, l’incompréhension, l’intrigation (si je peux m'autoriser un terme qui n'existe pas alors qu'intrication oui), les marques d’affection particulières, les moqueries de quelques uns.

Que dire maintenant ? Par où continuer? Faut-il dire les choses comme elles me viennent ou faut-il que je me plie à des règles formelles ?

Je vois que pour moi, le plus simple est de faire des petites rubriques-souvenirs. La gaule est encore une fois de sortie! Voyons les poissons, si on peut en faire une bonne friture.

 

Cordon (autres souvenirs) : Longues contemplations de la chaîne du Mont Blanc, admiration des quatre Têtes Noires.

Piscine : On y allait souvent avec Monsieur Légal. Mais l’eau m'avait causé de si vives douleurs aux oreilles la première fois avec Madame Pagine que je devais me flanquer un bonnet de bain sur la tête… Surtout que j'eus un drain à l'oreille gauche, ce qui me causait souvent, l'oreille au contact de l'eau, de vives douleurs. J'en profite pour dire que j'eus ensuite à l'âge de 11 ans une greffe de tympan qui me causa la pire souffrance que j'eus jamais subi. Je me réveillai sur la table d'opération sous des lumières aveuglantes en braillant de souffrance, je me souviens vaguement que, de retour à mon lit d'hôpital, mes parents étaient impuissants, que dans un état second, il me fut donné une piqûre de morphine. Je me souviens aussi que ce chirurgien m'ayant opéré me donna une gifle à un rendez-vous d'inspection, lorsque m'enfonçant une tige métallique dans l'oreille hyper-sensible je pleurai de douleur.

Chenilles processionnaires : La classe les rencontrait sur la route en file indienne lorsqu’elle allait à la salle de sport ou à la piscine. Monsieur "La gale" disait de faire gaffe, de ne pas y toucher. On pouvait avoir de boutons ou pire devenir aveugle à cause de leurs poils urticants. On pouvait voir leurs grosses boules blanches dans les pins, comme un cancer fantomatique. C’étaient les nids qu’elles avaient tissé.

Stéphane Jedout (attention, poisson-chat) : C’était un beau garçon issu d’une mère française et d’un père martiniquais. Il était donc métisse, couleur chocolat au lait. Il était aussi assez railleur, assez espiègle et sournois, réputé impoli, perturbateur, paresseux, voleur, vantard, etc. Il était maître dans l’art de manipuler les autres à son profit, de faire appel aux autres, pour faire un devoir, par exemple, en faisant croire que t’étais son ami (exemple de l’exposé sur les chauve-souris : il savait qu’avec moi il aurait une bonne note.). C’était un leader de groupe. Il était bavard. C’était un "cas". Et malgré tout cela, il séduisait. Difficile à expliquer. Étais-ce parce qu’il était chocolaté que je lui pardonnait plus plus volontiers et qu’en même temps je le respectais, l’admirais, le craignais plus qu’un autre branleur de la même espèce ? Mais non, justement, lui, se différenciait parce qu’il était noir. Je cherchais son amitié, je voulais qu’il m’aime, qu’il me protège. Dès fois il je semblais avoir réussi et puis le jour d’après il pouvait m'abandonner et même être méchant avec moi. L’expression haineuse d’un "choco-homme", avec ses yeux noirs sur blanc fulgurant des éclairs, est une chose terrible. Stéphane Jedout était tellement changeant que je ne pouvais rien attendre vraiment de lui. Il était une personne avec toi tout seul, et en groupe il se comportait avec toi d’une autre façon. En fait, il donnait une image de lui qui n’était pas lui en réalité, ce que je ne compris que plus tard, lorsque m'amenant chez lui, je rencontrai une famille instable, pleine de problèmes. Ses frères avaient des problèmes avec la justice. Un, au moins, était ou avait été en prison. Ses parents semblaient en instance de divorce, etc.

Là, j’anticipe un peu sur le temps, mais je peux dire que dix ans plus tard, je le revis: il était marié, avait un enfant, bref, était transformé…

Gérôme (coelacanthe): Il était très grand et très fort, physiquement précoce pour son âge. Il ressemblait à un homme-singe ou à un yeti, tant dans le physique que dans sa manière d’être. Il bavait. Il était un grand timide, complexé. Mais il était très intelligent. D’ailleurs, il l’affichait sans cesse et il voulait toujours avoir raison. Il avait du mal à s’exprimer cependant. C’était dû à une maladie congénitale. Il était extrêmement nerveux. Il bavait quand il était énervé; fallait pas être sous sa main, il vous aurait étranglé, ce qu’il aimait déjà faire en s’amusant. Enfin, c’était quand même un grand doux que j'aimais avoir pour compagnie. C’était le plus fidèle ami. Il avait ceci en commun avec moi : il était passionné. Il avait plein de livres chez lui. Un jour, il m'apprit que l’anaconda avait des pattes et il me fit voir en effet sur une photo les minuscules pattes sur le ventre. Il était surtout passionné de la préhistoire. On avait de longues discussions où j'affirmais que l’homme avait été créé et où mon ami Gérôme affirmait qu’il était descendu du singe. Ce qui était marrant, c’est que je voyais en lui le seul chaînon manquant possible. Bref, ça se finissait en dispute. Gérôme me dominait parce que plus grand et plus fort, et parce que plus intello que moi. Ne pouvais-je pas ressortir perdant ? N’empêche qu’on se trouvait bien ensemble et que j'allais tout les mercredis après-midi chez lui, même si je n’aimais pas trop ses parents, et surtout sa mère. Puis, à cause d’une chose dite de trop – quoi, je ne sais pas: était-ce d’avoir dévoilé un secret qu’il m'a avait confié, d'avoir dit quelque chose qu'il n’aurait pas dû dire sur moi ou sur lui-même ? – Gérôme m’abandonna. C’était à Cordon. – Paix à son âme!

Sébastien Bosse et Laurent Gui : Le premier était petit et gros avec des cheveux ras et de grasses lèvres ; le second, grand et maigre, avec des cheveux bruns, des tâches de rousseur. Bosse, comme on l’appelait, fort comme un bouledogue, était non seulement la brute la plus épaisse que j'eus connu, mais aussi le plus grossier individu: très branché "cul", il était maître en dessins obscènes. Il me détestait. Laurent, lui, était plutôt faux-jeton. Un jour il était mon ami, le lendemain mon ennemi sous l'influence de Bosse. Et alors il me narguait à l’ombre de son protecteur. Tous deux se moquaient parce que – c'est le moment où jamais de le dire –j'avais les « dents de lapin » ou parce que Témoin de Jéhovah. À vrai dire, Bosse me haïssait principalement pour ça, ses parents ne devaient pas y être pour rien... Lui et Laurent montaient des petits complots contre moi, me menaçaient, me faisaient des mauvais coups, voir me tabassaient. A Cordon, ils s’étaient alliés. Et un jour j'en eus marre de leur cirque. j'avais trop subi et décidai donc de me venger ou du moins de prendre ma revanche. Elle fut belle, éclatante. Je m’étais préparé à l’avance, à coups de poings contre les portes. J'avais aussi décidé le jour J : le dernier jour. J'attendis Bosse à la sortie. Je me cachai derrière un buisson et au moment où Bosse passa, je bondis sur lui comme un fauve, le fit tomber sur le trottoir en l’y faisant rouler et en lui rendant son compte à coups de poings. Une dame nous sépara en disant quelque chose comme « Vous devriez avoir honte ». Bosse était honteux ; moi, plein de sa victoire. Certes, il j'avais été traître, mais Bosse ne l’avait-il pas été mille fois avec moi ? J' avait terrassé le taureau, peu importait de quelle façon. En tout cas, le deuxième, le grand Gui, celui-là je l’affrontai de face, dans un combat organisé et arbitré au milieu d’un bois. Mon voisin et copain Dada, dont je reparlerai, était là, et bien d’autres. Tous criant : « Allez Stéphane! » et à Gui de recevoir une leçon. Ce jour-là, j'étais un héros. J'étais fier. Ce fut ma deuxième et dernière grande bagarre de ma vie.

Vais-je repasser en revue toute ta classe? Non, j'en nommerai encore quatre.

Stéphanie : Garçonne. Très gentille.

Christel : Peut-être la fille avec qui je m’entendais le plus. Je lui avais donné un dessin qu’elle m'avait demandé. Oui, j'étais réputé pour mon talent de dessinateur.

Hélène: Une autre fille blonde, très petite, très jolie de visage, la chouchoute : son père était docteur. Je l'admirais. Cette beauté se laissait admirer avec plaisir. Mais pas approcher facilement. Elle était fille de médecin... le médecin de la famille... la première de la classe..., alors que moi... j'étais amoureux.

Thomas: (Daquin ?) Grand, fort, lunettes, un peu brute, mais gentil. Rien à voir avec Gérôme. Il ressemblait plus à un panda ou à un ours à lunettes. Il était peu sociable, timide et bourru.

Des autres, je ne me souviens pas ou peu.

 

Et puis ce parc, comment s’appelait-il déjà... Oui, il y avait un petit parc juste en face l’école Pierre et Marie Curie. Il y avait un petit cirque qui s’y installait tous les ans. J'étais bourré d’étonnement et de joie et de rêve enfantins la première fois que je vis le parc transformé en chapiteau rouge et blanc avec des camions, des caravanes et surtout… des animaux un peu partout et à l’entrée de ce beau bordel. Ça sentait le fauve. Normal, y avait une lionne... Pour la première fois peut-être je vis un grand félin grandeur nature, vivant, venant d’Afrique, et ça sentait fort le musc. Ça puait pas vraiment, ça sentait fort le sauvage. N’était-ce pas ça les senteurs de savane ? Mais pauvre bête qui faisait grande impression mais pitié à voir dans sa petite cage de trois pas, où il tournait inlassablement en rond, la tête baissée, rauquant sa misère dans un petit nuage de fumée. Appelait-il ses frères, sa famille ? Il semblait perdu. Une brassée de paille répandue dans ses quelques mètres carré contre toute sa brousse natale. Et pourtant, j'étais content. Mais, c’était un sentiment partagé. Disons plutôt que mes sens étaient comblés, mon rêve de voir un lion vivant réalisé (sauf qu'il n'était plus roi de la savane), tandis que mon cœur se contractait quelque peu, et que mon esprit se révoltait. Cette douleur, cette révolte, je l'eus encore plus face à une panthère noire du Zoo de la Flèche. J'aurais voulu la remettre en liberté.

J'avais été cinq fois dans un zoo. Une fois dans les années où j' habitais les Ponts-de-Cé. C’était au Zoo de Vincennes où je montai avec mes deux frères sur un chameau. La deuxième fois c’était au Zoo de La Flèche. C’était en CM1. Animaux très entassés, espace réduit (exemple de la panthère noire). Très beau vivarium avec crocodiles, pythons… On me mit autour du cou un petit python réticulé ou un boa constrictor. Sensation de fraîcheur, agréable. Chatouillis de la langue. Mme Pagine eut une espèce plus étouffeuse : python ou boa vert. Elle avait une peur bleue, elle n'était pas jaune, elle était verte!

La troisième fois, c’était au zoo de La Flèche en famille. La quatrième fois, au zoo de Doué La Fontaine avec l’école (CM2 ? 6ème ?). La cinquième fois à Doué, en famille. Les animaux avaient plus d’espace dans le zoo de Doué. Moins d’espèces animales, plus de liberté. Si le Zoo de La Flèche ressemblait à une ménagerie, celui de Doué était un véritable parc zoologique. Je sentais les animaux plus heureux. J'avais été très content de voir un anaconda, le plus grand serpent du monde, un vrai, certes dans un vivarium, pas dans l'Amazone... Je découvris aussi la fosse aux bisons, l'Ile aux singes. Pas d’éléphant mais un vrai paradis. On pouvait toucher certains animaux. Je touchai un émeu (en fus-je ému?), cette espèce d' autruche d’Australie, mais à la va-vite parce que ça peut mordre. Passage parmi des vautours aussi (ça vaut le détour!). Cascades. Oiseaux multicolores à portée de la main. Je voulus pénétrer dans un champ à oiseaux. Soeur Annie Licoise n’était-elle pas avec nous ? N’y avait-il pas aussi Frère George Asticot ? C'est curieux, mon souvenir met d'un côté la soeur avec mes parents à Doué et de l'autre moi tout seul avec le Frère Asticot... Il y aurait donc une sixième fois. Mais cette cinquième fois, bien que cela aille de soi, je précise qu'il y avait aussi mes frères. J'étais fier d’y avoir déjà été.

Je m'étais retrouvé une autre fois dans un zoo. C’était la dernière fois. C’était en rêve. Comme tous les rêves, c’était bizarre. Un rêve qui mit longtemps à refaire surface.

Le cirque ? J'y avait été environ trois fois. Un nom sonnait à mes oreilles: Zavata. J'avais surtout très envie de voir les animaux, surtout les fauves dans le numéro du dompteur. Une fois on alla en famille voir les coulisses: les animaux en cage.

Sous le chapiteau, c’était une atmosphère unique avec une odeur unique. J'avais toujours été intrigué plus qu’amusé par les clowns, et surtout impressionné par ceux aux visages peints en blanc avec leurs chapeaux pointus. Ils étaient pour moi plus énigmatiques que par exemple Bozo le Clown dont mes parents avaient acheté le 45 tours « je suis Bozo le clown » (1971). C'est drôle que j'en ai raffolé. Bozo et sa chanson a de quoi effrayer.

Un grand bonhomme bleu avec un p'tit nez rouge

Une paire de gants blancs et un grand col qui bouge

Des pieds de géant et de longs cheveux rouges

Bleu, blanc, rouge, c'est moi Bozo le clown



Le cœur sur la main, le rire à pleines dents

La vie est belle, faut la prendre en riant

Quand tout va mal, criez les enfants

Alors venez rire et chanter avec Bozo le clown



[grand rire sadique. Cris de terreur des enfants]

 

 


Bonjour les enfants ? Vous allez bien ? Vous m'avez reconnu ?

Je suis votre ami Bozo le clown.

Tout en bleu, un p'tit nez rouge, des gants blancs, qui c'est ? Bozo le clown….

Le cœur sur la main, le rire à pleines dents

La vie est belle, faut la prendre en riant


Quand tout va mal, riez les enfants

Alors venez rire et chanter avec Bozo le clown



[Grand rire sadique]



La vie est belle, les enfants ! Il faut jamais pleurer. Il faut toujours rire

Alors venez rire et chanter avec Bozo le clown



[nouveau grand rire sadique, reprise des deux couplets, dernier grand rire sadique qui s'étrangle sur la fin]

 

Revenons à la séance de cirque. Beauté des voltiges féminines avec leurs cuisses découvertes. Les femmes trapézistes me séduisaient. La référence en cirque était Jean Richard. Je vis plus tard le film Sous le plus grand chapiteau du monde.

Rien à voir, non, avec le mini chapiteau dont j’ai parlé quelque part plus haut, installé en face de l’école primaire d’où je pouvais le voir et en rêver à travers la clôture de cyprès odorants.

J'ai parlé des fauves… enfin d’une lionne. Un fauve peut appeler d’autres fauves. Un souvenir peut appeler d’autres souvenirs. Mais il n'est pas sûr que le fauve que j'ai vu la première fois était une lionne. Je me souviens de tigres aussi.

Quel est le plus domptable : le fauve ou le souvenir ?

À un arbre du parc était attaché un lama. Je souhaitais autant que je craignais que l'animal hautain me crache à la figure.

Une fois, il y avait un chameau d’une saleté incroyable. Il y avait toujours des chèvres, des boucs. Une fois je m'amusai avec un autre enfant à prendre un bouc par les cornes et à galoper dessus. Je me retrouvai sur les fesses.

Les fauves, et autres animaux, ne servaient-ils que pour attirer ? Je vis un numéro de clown, de petits numéros acrobatiques, mais pas de fauve, ni de lama.

Ainsi, tous les ans, pendant une ou deux semaines, mon parc familier changeait de figure. Le reste du temps, le parc était aux enfants et aux oiseaux.

C’était mon lieu favori pour observer les oiseaux. Il y avait un canal bordé d’arbres, avec un petit pont au centre. C’était là. Ce canal était face à un petit château.. Il y avait une longue allée bordée de grands arbres qui y menait. Cette entrée demeurait pour moi mystérieuse et interdite. Il était de toute façon très accaparé par les oiseaux, et puis, il y avait marqué « Propriété privée ».

Vraiment ça m’énerve de ne plus savoir de quel nom on appelait le parc.

Ah! Ça y est, ça me revient! Le Cénacle! Un nom pareil, ça ne s'oublie pas! Ma mémoire fut rafraîchie par celle de mon petit frère Yann.

Au Cénacle, il y avait des jeux d’enfants, il y avait un arbre arqué contre le sol qui ressemblait à un navire et sur lequel on pouvait jouer: on l'appelait le Bateau. Il y avait une allée de peupliers. Des corbeaux qui voletaient d’arbre en arbre croassaient, se posaient sur l’herbe.

L’oiseau le plus curieux que j'ai vu, et pour la première fois, est ce petit grimpeur des grands arbres, qui se confond avec la couleur des troncs sur lesquels il se déplace à la verticale en tournant autour toujours de façon à échapper à l’œil : le grimpereau des jardins, mais pour moi c'était avant tout l'oiseau cache-cache.

L’autre oiseau qui me fascinait le plus et pourtant si commun, si familier, était le rouge-gorge familier, justement. C’est le passereau le plus solitaire, le plus discret, le plus curieux, celui qui s’approche le plus intimement de l’homme, mais qui garde une distance d’un mètre, toutefois. On dirait qu’il aime la présence de l’homme, mais qu’il refuse de se laisser toucher. Son plumage est à son image : brun, blanc et rouge. Simple, pur et coloré. Son œil rond est innocent, naïf, curieux, coquin, sévère, têtu, triste, joyeux… C’est un regard qui s’étonne de tout et de rien. Ouvert sur le monde. L’enfant se reconnaît en lui, et il rêve. Il le regarde sautiller sur les branches mortes, sa tête bouger en tous sens par petits à-coups. Et tout à coup, saisir de son petit bec effilé un ver de terre. Plus tard, au milieu d’un fouillis de branches nues, il s’exprime par un petit ti-ti-ti. C’est bref, simple, clair, limpide. Mais, parfois, ces notes hivernales se transforment en l'une des plus belles symphonies de la Nature.

L’hiver, je recueillais des nids, suivais les conseils des livres pour être un vrai naturaliste et ne pas faire de mal à la Nature. je devins collectionneur, comme je le dis plus haut. j'eus à la fin une dizaine de nids, petits et grands. Certains étaient plus beaux que d’autres. Parmi les plus beaux – c’étaient aussi les plus petits : celui du pinson des bois, autre bel oiseau du parc, qui se caractérisait par son pailletage de lichens blancs à l’extérieur et son tapis de mousse et de plumes à l’intérieur ; celui du troglodyte mignon, le plus petit nid et qui se présentait comme une coupole brune finement tressée, très coriace et dont le lit était tout en coton blanc : deux purs chef-d’œuvres.

Il y en avait des moins beaux, mais tous étaient des corbeilles fabriquées par des oiseaux. Il y avait un génie commun. Un nid était en soi quelque chose d’ingénieux.

Je trouvais quelquefois des coquilles cassées et tentais de savoir de quel oiseau il s’agissait.

Ma collection comprenait aussi des ossements de pelotes de réjection de rapaces. J'en décortiquai une et étalai les os sur une planche de carton noir. J'avais un crâne de hérisson qu'un copain m'avait donné, un crâne de lapin que j’avais décortiqué moi-même puis purifié dans de l’éther.

Tonton Mich, grand pêcheur, m'offrit une tête de brochet et une de sandre. L’autre moitié de ma collection était constituée de pierres dont la plupart provenaient du Massif Central. Je ramenais de vacances les belles pierres que j'avais trouvé : quartz, roches volcaniques, etc.

Tout ça attirait des mites et beaucoup de poussière. Mais j'en prenais soin (maman était derrière...) Tout était ordonné, étiqueté. C’était pour la chambre de mon frère et moi un ornement et un petit musée.

Parlons des livres. Il avait toujours les fameux « Tout l’Univers », inépuisable source de recherches et d’enchantements, ainsi que d’autres livres sur les animaux. Le jour où je découvris la bibliothèque de Saint Barthélémy, c’était les portes du Paradis qui s’ouvraient pour moi. Il y avait plus de livres de bêtes que ma tête d’enfant n’avait imaginé avoir à ma portée. Des livres sur l’Antiquité aussi, car j'aimais aussi l’histoire antique. Au-delà du Moyen-Age, l'Histoire ne m'intéressait plus guère.

Je finis par aller à la Bibliothèque de la Ranloue tous les mercredis après-midi, seul à pied ou avec mon frère Yann lorsqu’il en avait envie. Lorsqu’il venait, c’était pour lire des BD. Mais j'étais content qu’on fasse le chemin ensemble. Ce chemin qu’on connaissait si bien. La Bibliothèque était à l’intérieur d’un petit château. Le cadre était très beau. Il y avait à côté un petit étang rempli de roseaux où il y avait des grenouilles et des libellules. Un jour, on captura une grenouille et la fit sauter dans notre jardin avant de la remettre dans l’étang.

Dans la Bibliothèque, surtout l’été, il était très agréable d’y être. Chacun de son côté, l’un dans les BD, l’autre dans les Recherches. De moi-même, je faisais de petites fiches animalières : exemple l’Anaconda ou le Crocodile du Nil.

Pour ce qui est de l’observation des oiseaux, j'eus une longue vue: cadeau de "Noël". Elle ne grossissait pas énormément mais elle était très pratique, et puis ça faisait bien, faut l’avouer.

Les animaux domestiques ont aussi occupé leur place dans ma vie, comme dans celle de beaucoup.

On a toujours eu des animaux chez nous. Il n'y a qu'un chien et un chat que je n'ai pas connu. Le premier animal qui marqua ma mémoire est Fripounette. La chatte des Ponts-de-Cé!

Cette belle chatte noire eut une fin tragique. Elle fut très malade. Elle vomissait continuellement. Pour abréger ses souffrances, il fallut à notre famille s'en séparer d’une triste façon. Comme les revenus modestes ne permettaient pas de dépenser beaucoup pour l’envoyer chez le vétérinaire et que ma mère plaçait les intérêts des enfants avant ceux des bêtes, mon père fit la chose suivante qui me parut d’abord comme un odieux crime : il partit un soir avec Fripounette, l’enferma dans un sac qu’il avait rempli de pierres et le jeta du haut du pont de la Loire. Mon père revint bouleversé.

Suite à cet événement qui marqua la famille, nos parents décidèrent de ne plus avoir d’animaux.

Mais le temps passa, on déménagea, estompant cette époque révolue au profit de l’avenir qui s’ouvrait devant nous dans un autre cadre. Les belles résolutions s’envolèrent le jour où on nous proposa des petits chatons. Toute la famille craqua.

  • Oh! Qu'ils sont mignons!

  • Ce sont des femelles. On dit mignonne.

  • Oh! qu'elles sont mignonnes!

Et la petite famille choisit deux petits chatons, deux chattes. Nous enfants étions tout excités et l'on s’empressa de chercher des noms dans un débat animé. On appela l’une Noisette et l’autre Amandine. Elles ne ressemblaient pas du tout à Fripounette "la siamoise noire". C’étaient des chattes dites « communes », "de gouttières" aux tons bruns, gris, roux. Cependant, bien que sœurs, ces deux chattes étaient très différentes, autant dans leur physique que dans leur caractère. Le pelage de Noisette était sobre, celui d’Amandine plus panaché. Mais ce n’est pas la beauté d’Amandine qui eut raison sur la famille. Noisette qu'elle nomma ainsi à cause de tâches brunes sur son ventre blanc attirait son affection parce qu’elle était très affectueuse. Sa douceur surpassant encore celle de Fripounette qui avait quand même du siamois en elle, lui la fit préférer à Amandine qui avait un tempérament plus sauvage et qui exerçait sur sa sœur une sorte de tyrannie, car elle était jalouse d’elle. Est-ce une affection excessive de notre famille pour sa soeur qui provoqua cette jalousie agressive? La nature humaine est faillible autant qu'une bête. Noisette se pliait aux volontés d'Amandine et ne mangeait qu’après elle, du moins ce qui restait. Elle avait même fini par ne plus manger. Nos parents décidèrent donc un jour de se séparer d’Amandine. Ils la donnèrent. Noisette reprit appétit, et il n’y eut plus de limites à son affection. Lorsque j'étais dans mon lit, j'étais dès fois réveillé par une langue râpeuse sur mon visage ou ma main et je voyais Noisette qui semblait vouloir faire ma toilette ou me dire bonjour. Ou me montrer son amour. Elle ronronnait tout le temps lorsqu’elle était avec quelqu’un et adorait se caresser aux jambes familiales et faire le dos rond. Mais elle sortait beaucoup aussi. Elle faisait beaucoup de petits. Elle était la Mère par excellence. On n’eût pas trouvé chatte plus maternelle. Ne lui donnait-on pas la pilule ? C’était pourtant la même tragédie qu’on avait vécu pour la première fois avec une portée de Fripounette qui se renouvelait à chaque fois que Noisette ramenait des petits. Notre père les noyait dans l’éther. Seul de rares chatons qui avaient eu la chance de trouver un foyer d’adoption survécurent au drame qui me tirait des larmes. Mon papa disait qu’ils ne souffraient pas. Cependant, j'avais l’étrange désir ou besoin, peut-être légitime, d’assister à leur mort qui pourtant me faisait horreur. N’était-ce pas aussi la curiosité d’un enfant qui cherchait à comprendre la mort, à la voir, pour ainsi dire ? J'avais déjà vu mon père tuer des lapins à Mamie Blue, tâche que nul de ses frères ne voulait ou pouvait effectuer. Il faut dire que son métier initial de charcutier le désignait d'office pour cet office... J'avais vu le couteau, le sang, les yeux révulsés, les trésaillements.

  • Il est toujours vivant!

  • Non, c'est les nerfs. ..

Après il enlevait sa peau comme on enlève une salopette. Mais dans l'assiette, le lapin à la sauce chasseur préparé par maman, non ne bougeait plus, mais qu'il était bon! Fallait juste faire attention aux os, comme des arêtes de poisson.

Enfin, les autres animaux que la famille eut à Saint Barthélémy furent des serins retrouvés morts un matin sous les griffes d'un chat;  Lili, un cochon d’Inde blanc mort d’avoir été un après-midi trop exposé au soleil, sans doute ; Pouf, un lapin nain gris qui était adoré aussi et mort sûrement sous le choc de lui avoir coupé les griffes trop court.

C’est la vie. Chacun sait combien on est attaché à nos bêtes qui nous offrent beaucoup de joie de vivre et combien ça nous fait de la peine lorsqu’on les perd.

Le jour de la mort de Lili, arrivée dans la famille avant Noisette, ce fut une bien triste journée. La famille était très attachée à ce petit cochon d’Inde galopant et iinant (oui, « couine », est le mot sans doute exact, mais n'en déplaise à Robert, les cochons d'Inde iinent: i-i! i-i!).

J’ai dit qu’elle était morte sans doute par insolation. En vérité, la cause de sa mort était pour moi plus mystérieuse à cause de la circonstance dans laquelle elle avait eu lieu.

C'était un samedi. Avait-il été à l’école le matin ? Il semble. En tout cas, il faisait très beau. Vers midi, au retour de l’école, la « Belle-mère » débarqua avec le papy Claude.

Ce fut une sacré surprise...

« Il est midi. Chui content d’retourner à la maison parc’que là j’peux beaucoup faire de rêves, j’peux réaliser des rêves, j’peux en construire tant que j’veux. J’pense déjà revoir maman, Lili et Noisette, que, qui que j’vois ? Jamais j’aurais cru que ça arrive « La Belle Mère » ici avec le gros géant à moustache qu’on appelle Papie plus facilement en tout cas que cette espèce de sorcière de « Mamie » comme elle veut qu’on dise. Mais nous on aime pas, parce que c’est pas la maman à maman, parce que ça maman est morte elle avait huit ans. La « Belle Mère », toute naine par rapport au Papy. On dirait qu’elle peigne ses cheveux à demi roux et bouclés avec un pétard ! Elle porte une jupe en tissu marron foncé qui lui arrive juste au-dessous les genoux et qui laisse voir ses gros mollets gonflés de veines bleues et violettes. Elle porte aussi un vilain chemisier en soie rose et des vieilles chaussures en toile brune qui ressemblent à des savates. Sa tête assez ronde avec un double menton, avec un front haut et tout bombé, avec des paupières grosses et lourdes, avec un pif terminé par une sorte de boule un peu remontante, avec une petite bouche coincée entre des joues bien ressorties sous son moustachoir comme… »

Bah, dis-donc, c'est gentil ça...

J'aime pas la Belle-Mère!"

C'est vrai qu'il y avait de quoi. C'est vrai que hormis tout le reste, elle était vraiment sans gêne. Elle avait fait non seulement tout un cinéma pour venir, pleurnichant, prétextant qu’ils n’avaient nulle part où aller, où dormir, que, une fois chez eux, elle voulait encore faire son chef! Au déjeuner, il fallait la plus grosse part de poulet pour « Papy». Notre père ce jour-là ne prit aucune pincette devant ce bout de nerf criard:

  • Faut donner la plus grosse part à Papy. (dit la Belle-mère)

  • Ah bon? C'est toi qui commande?

  • C'est normal! Papy a toujours la plus grosse part à la maison.

  • Mais ici, vous n'êtes pas chez vous.

  • Ah ça! Tu vas voir! Tu vas voir! Puisque c'est comme ça! Tu vas voir!

  • Mange-donc ta cuisse, elle va refroidir.

    Alors, lui le papy, s'il avait pu se cacher dans sa serviette! Les enfants riaient sous table.

     

Pour mes frères et moi, c'était de la colle Super Glue; elle avait la tête sans dessus dessous, et elle ne chutait pas sur le carreau. On détestait ses manières de nous appeler « Mes petits lapins ». Et puis toujours à cavaler partout, à fureter. C’était boule de nerf difforme et grotesque qui se déplaçait le buste courbé en avant, le gros cul en arrière, dans un va-et-vient affolant, qui gesticulait et qui parlait volubileusement*, qui criait plutôt. Sa voix aiguë et enraillée était particulièrement insupportable. Criarde, c’est le mot. Désolé de la répétition. On l’évitait tant qu’on pouvait et cela nous répugnait de l’appeler « Mamie », comme elle voulait. On était défiant envers elle. On ne l’aimait pas, c’est tout et peu dire. Mais en même temps elle nous faisait rire, on s’en moquait. Du moins mes frères, et surtout l'aîné expert en moquerie et qui entraînait les autres.

On aurait beau plaider pour elle, elle serait toujours à plaindre.

Elle était, au fond, affreusement pathétique. Il y a une chose difficile à expliquer clairement, que je vécus, une situation épouvantable et absurde. J'avais fait pipi au lit. Pas plus, ni moins que d'habitude. Et voilà ce qui se passa : lorsque la "Mamie" s’en aperçut, elle me harcela, me cria dessus :

  •  Cochon, tu voir ce que tu mérites! J’vais l’dire à ta mère, ce que t’as fait... Tu vas voir! Tu vas voir tes fesses! » etc. C'était une vraie alerte, un pantomime apocalyptique. Elle me traîna hors du lit, criant au scandale tandis que je pleurais. Elle donna tellement l’impression d’un crime commis, et je ne sais par quel pouvoir elle parvint à ses fins : ma mère fit ce qu’elle voulait et me fit une fessée déculottée devant elle, juste en bas de l’escalier, chose qu’elle n’avait jamais fait pour cette cause, car elle savait que ce n’était pas ma faute, mes fuites étant maladives. Cette maladie a un nom: l'énurésie. D’ailleurs, ma mère se rendit compte aussitôt de mon erreur. Est-ce que la Reine aussi? Son attitude changea immédiatement après en paroles doucereuses devant moi en larmes :

  • Viens faire câlin à Mamie mon lapin... Tu recommenceras pas hein ? mon bichon... »

  • Oh pardon! Pardonne ta maman... dit sa mère en le tenant dans ses bras.

    Ce n'est pas un saule pleureur, mais trois qu'on va planter là avant de retourner à Lili.

Lili mourut le jour où Reine arriva ou dans les jours qui suivirent. C’était un après-midi. Il faisait très chaud. Mes frères et moi on avait sorti Lili, attraction du quartier, et elle avait gambadé sur l’herbe.

Est-ce que je revenais de l’école quand j'appris la mort de Lili ? Il semble.

Cela voudrait dire que les grands-parents n'étaient pas arrivés un samedi. Peu importe, le fait que Reine soit là m'empêchait de croire ce qui paraissait évident : morte par le soleil ou le mouron (pas le blanc, le rouge). N’était-elle pas encore chez nous le jour où pour la première fois de toutes mes chasses aux abeilles et aux bourdons, je me fis piqué par un bourdon?* ou encore le jour où, au grand effroi de ma mère, je revins à la maison la figure en sang après être tombé par terre ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y eut beaucoup de problèmes pendant leur séjour, et qu’après leur départ, pendant longtemps notre famille rencontra des épreuves et dut affronter les « assauts de Satan », comme on disait, et maman demanda dans ses prières de l’aide à Jéhovah. Elle nous apprit que la « Belle-mère » faisait de la magie noire ou sorcellerie. Ça nous faisait frissonner, mais on n’avait aucun mal à le croire. Elle avait été jusqu’à fouiller dans le placard pour se procurer des photos. Surtout que le petit frère portant un nom biblique et appelé "Jojo" ou "l'affreux Jojo" venait de naître.

 

* De cet épisode, j'en ferai un jour une fable « Le petit garçon », intégré dans Oiseaux oiseaux (1996) puis dans Les Fables de la Belette (2000) sous le titre « Le garçon et le bourdon », enfin deviendra une chanson en 2015 sous le titre « Le Bourdon ».

Une nuit, j'entendis un grand fracas et des cris. C’était maman qui avait dans le noir chuté de l’escalier. Toute la maison se réveilla. Maman était inanimée. On pleurait, papa essayait de nous consoler. Il fut demandé secours à nos adorables voisins d’à côté par l'intermédiaire de l'aîné. Et tout le monde fut rassuré quand la voisine dit qu’elle était seulement dans les pommes.

  • Il y a eu plus de peur que de mal, les enfants... ajouta t-elle.

L'atmosphère se détendit; des rires fusèrent.

  • Elle a pourtant pas roulé sur une pomme?

  • Mais elle a roulé comme une pomme.

  • Mais c'est plutôt le mur qu'est amoché.

  • Fiche-toi de sa poire!

  • J'préfère ses tartes aux pommes, moi!

  • Moi j'préfère te lancer des poires!

  • Eh! elle est tombée dans les pommes, elle va peut-être se réveiller dans les poires!

  • Je vends... commença t-on à chanter.

  • Des pommes, des poires et des scoubidou-bi-ou-ah

  • Pom-mes!

  • Pom-mes!

  • Poi-res...

  • Poi-res..

  • Des scoubidoubi-ou-ha! Scoubidou-bi-ou...

 

 

Pour que l'excitation soit si forte, il est probable que maman eut d’abord une sorte de crise de spasmophilie, y étant sujette, puis qu’elle tomba dans les pommes sous les yeux de ses enfants. Les halètements et suffocations de la spasmophilie ne s'oublient pas, et éprouvent les nerfs.

Je passe sur d’autres problèmes moins marquants, tels des pannes de voiture. Mais, à la longue, il y en avait une telle accumulation qu'on ne pouvait se poser de questions quand à leur origine. Maman était tellement persuadée que c’était à cause de la « Belle-Mère » qui voulait leur faire du mal, parce qu’entre autres, elle n’aimait pas les « Jéhovahs », qu’elle décida un jour de chercher toutes les photos où il y avait la « Belle-mère » représentée dessus pour les brûler. Et c’est ce qu’elle fit. Et à notre grand étonnement, elle nous dit qu’elles avaient résisté aux flammes un bout de temps avant de brûler à forces de prières.

Faut-il mettre sur le dos de cette femme, cette marâtre, cette sorcière, un des épisodes les plus drôles après coup mais qui n'en fit pas mener bien large au bateau familial sur le coup? Peut-on aller jusqu'à penser qu'elle aurait utilisé la main d'Eric pour tuer le dernier enfant? Le fait est que notre frère Eric était un sacré numéro qui avait déjà fait les 400 coups jusqu'à accrocher un chat avec un lancer dans le lotissement... ou en suspendre un par une patte à une poutre du garage. Mais, là, ça dépassait sa propre bêtise – Dieu sait qu'il avait beaucoup d'humour aussi, qu'il était un blagueur et un farceur: c'est lui qui affublait son petit frère dans un costume farfelu de fou du volant, car il avait un petit camion en plastique avec lequel il roulait et roulait dans le couloir avec un plaisir fou; et c'est lui qui avait eut l'idée "géniale", là, pendant un souper, de lui fourrer... Soudain, l'affreux Jojo se mit à pleurer, à aller vraiment mal.

  • Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qu'on lui a fait? Il est blanc comme un cachet d'aspirine! fit maman alarmée.

  • C'est moi, maman... C'est de ma faute, je lui ai mis un bout de noix dans le nez...

  • Quoi? Mais ça va pas la tête? Oh non! Oh non! Pourquoi tu as fais ça?

  • Je voulais voir ce que ça faisait...

  • Tu veux voir ce que ma main va te faire sur tes fesses? fit notre père, furax.

  • Non, Claudio! faut l'emmener d'urgence au médecin! Y'a pas une minute à perdre!

 

Jojo, notre "affreux Jojo" et si craquant Jojo fut sauvé. Qu'est-ce que tout le monde était content! La fessée fut oubliée.

Ce sauvetage était extraordinaire. Et il est aussi extraordinaire, quand on y pense, que le cerveau ressemble à une noix décortiquée. N'allons pas après ça décortiquer la cause de la noix qu'à un moment de folie, d'inconscience, Eric avait eu à la place du cerveau!

 

Il m'est arrivé à cette époque d’autres choses qui pour moi étaient étranges, inexplicables.

Premièrement, il m'arrivait souvent de vivre des situations que j'étais certain d’avoir déjà vécu ou du moins vues, car c’étaient des souvenirs visuels qu'il me venait en tête. C’étaient en quelque sorte des flash de courtes durées. Curieusement, ça se passait toujours à l’école. Ces flash naissaient d’une situation particulière, dans un contexte précis, parfois d’une seule parole liée à un geste du maître ou de la maîtresse.

Intrigué, Paul j'avais essayé discrètement plusieurs fois de savoir si c’était normal. Par exemple, un jour que fut abordé en classe un sujet qui demandait des exemples. Mon exemple semblait approprié. J'en profitai donc, levai le doigt et répondit : « Par exemple, dès fois on… » etc. Le maître, tout en approuvant l’exemple ajouta en guise d’explication que c’étaient en fait des confusions de notre mémoire qui contenait tellement d’autres souvenirs semblables mais oubliés jusqu’à temps que le même geste pour ainsi dire se répète dans une situation sensiblement identique. Un élève, très intellectuel, me fournit à peu près la même explication qui ne me convenait pas tellement ce que je vivais à l'intérieur me semblait unique, et que ce qui me revenait à l’esprit était des images claires ne pouvant se confondre avec aucune autre. Mais n’était-ce pas ce qu’on appelle des réminiscences? Je me "souvins" jusqu’au collège, puis ces impressions cérébrales, mémorielles, disparurent.

Deuxièmement et dernièrement, j'eus pendant une période – cela devait être dans les débuts que j'habitais à Saint Barth, j'eus la nuit pendant un temps indéterminable, un nombre de fois incalculable non pas le même rêve, mais la même visite mystérieuse, visite, on peut dire ça, ou la même étrange présence qui se traduisait par une forte sensation sur moi.

Je sentais, mais je la voyais d'abord glisser sur le mur contre lequel je dormais, l’ombre d’une main invisible, immense, puissante venir vers moi. Ensuite elle disparaissait en moi. Elle pénétrait mon corps C’était comme si cette grande ombre était entrée en moi pour se poser, énorme, sur mon cœur.

Imaginons qu’une fiole puisse contenir l’Infini, une poussière ou un atome qui aurait le poids d’une tonne où à l’inverse un gros plomb qui aurait le poids d’une plume. C’était une sensation ultradimensionnelle d’introduction de l’infiniment grand dans l’infiniment petit ou d’un poids immense dans une poussière. Puis la « main » disparaissait.

J'eus la même visite au moins, je dis bien au moins, dix nuits consécutives. Je m’en réveillais la nuit.

Un soir, je mis un certain temps avant de s’endormir.

Contrairement aux impressions du « déjà vu » dont j’ai parlé avant, je n'avais jamais cherché à trouver des réponses à ce phénomène en dehors de moi-même. Et l’enfant de 10-12 ans que j'étais ne trouvait pas d’autre explication que celle-ci et qui n' étonnera pas: c’était la main de Dieu qui venait sur moi, ou plutôt en moi. J'en ignorais le pourquoi, mais j'avais supposé une intention particulière de Dieu à mon égard.

Au début, cette présence mystérieuse me fit peur, ensuite, elle m’intimida, puis m’inquiéta, puis me fit simplement poser des questions, et enfin, elle me devint familière et presque réconfortante.

Il ne m'était pas difficile de croire que c’était Jéhovah et que par sa main il voulait me montrer sa Toute-puissance divine et même qu’il me protégeait, me donnait de la force, voire m'avait aussi choisi comme un élu. N’était-ce pas son Esprit-Saint  qui l'avait tant questionné. Là, il le sentait de l'intérieur. Certes, ce "Saint Esprit" ne s'était pas manifesté par une colombe au-dessus de sa tête – heureusement d'ailleurs! Car il était plutôt le sosie de Pierre Richard, et si c'est Dieu qui a dit: "Pierre, c'est sur toi que je bâtirai mon Église", alors il aurait oublié de dire que ce serait une catastrophe! En fait, il y eut confusion de termes - une fois encore: c'est: "Roc, sur toi je bâtirai mon Église. Entre pétra et pétros, il n'y a qu'un pas. Et entre pétros et Pétros, une Grande cuillère à soupe!

Mais, sérieusement, la Bible ne rabâchait-elle pas que la main de Dieu avait, faisait, ou allait faire ceci ou cela?

Si cette présence avait été vraiment terrorisante, j'aurais sans doute cru que c’était Satan. Mais le problème qui s’était posé pour moi à savoir s'il s'agissait de Satan ou Jéhovah s’était à la fin résolu. Et un jour, je me réveillai sans avoir été visité la nuit et plus jamais par la suite je n’ai senti physiquement et sur mon coeur la « main de Dieu » dans mon sommeil. Cependant, je ne l'ai jamais oublié, et on peux dire que j'en fus littéralement marqué… au point que bien des années plus tard, jeune adulte, j'avais encore du mal à me séparer de l’interprétation que j'avais avait enfant sur ce fait difficilement assimilable et interprétable. Ce souvenir imprimera un poème de Souffle, Lettre en vers d'un enfant de cent ans,jusqu'à faire un calligramme d'une main, représentant celle de Dieu, et aussi une peinture intitulée Résurrection.

La Résurrection

 

Si j’ai dit que ce n’était pas un rêve, c’est que j'eus à la même époque des rêves mémorables et que ce phénomène, qui ne peut être mieux qualifié que "visite" (comme la Visitation de la Vierge, sans pousser le bouchon plus loin...) n’avait rien à voir avec tous les rêves que j'avais pu faire. S’agissait-il alors d’une autre sorte de rêve ?

Il y a de cette période de ma vie deux rêves importants, initiatiques. Ils appartiennent chacun à un des deux grands genres que nous connaissons tous : le Beau rêve et le Cauchemar.

Le beau rêve : je me voyais posséder plein plein de bêtes en plastique, et eus une belle déception au réveil...

Le Cauchemar : celui-là, horrible. Au début, c’était l’angoisse d’un long voyage dont je faisais partie et qui transportait dans des cages des noirs maigres aux yeux exorbités, effarés. Du fait, j'étais le seul blanc. Le voyage se faisait à travers un désert et paraissait interminable jusqu’à temps que le convoi se trouve dans un endroit maudit où une espèce d’ogre cyclopéen choisissait un à un son repas. Il empalait les enfants et les faisait cuire comme du poulet. Et chacun pouvait voir ce spectacle horrible. Attendant son tour. Moi-même (ou la projection de moi-même), qui était bien sûr du voyage, je pus m’échapper grâce à l’aide de mes compagnons qui s’étaient tous mis d’accord, à ce qu'il me semble! Mais ayant trouvé un abri, je fus témoin de la mort de tous les enfants qui ne formaient qu’une seule âme, et sans que je puisse ne rien faire pour les aider. Voilà en gros la trame de cet horrible cauchemar qui eut pour origine certainement la vue d’une scène du 7ème Voyage de Simbad (le marin)que j'avais regardé en famille un mardi soir à la télé et qui montrait un cyclope dans un désert empalant un homme pour le faire cuire au dessus d’un bûcher. Là aussi, j'en ferai un long poème, La Mère nourricière, qui incarnera l'acmé de ma souffrance exprimée dans mon recueil poétique Souffle, quej'évoquerai dans Har-Maguédon faisant vivre de l'intérieur ma crise de 1994-1995. J'en ferai enfin un sépia.

Fin de cauchemar

 

Il y eut bien un autre cauchemar notable; mais, il se confond avec un lieu et des personnes réelles. Ce cauchemar avait pour cadre le voisinage. Le tout avait bien un cadre réel mais restait vague. Un coup de feu, un meurtre. Toute l'histoire tenait là. L’origine du cauchemar, je crus pouvoir la puiser dans un fait réel qui s’était passé juste au pied d’un tilleul qui était face à leur jardin sur les bords du terrain de jeu. La fenêtre de ma chambre (et de mon petit frère Yann) donnait dessus. Une nuit, donc, on entendit une femme crier et sangloter. C’était quelque chose d’affreux à entendre. Toute la maison fut réveillée. Il y avait eu tout d’un coup comme un vent de folie. Rien n’est plus affolant, désorientant qu’être réveillé la nuit par un drame. Je compris que quelque chose de grave se passait à l’extérieur et apprit par la suite par mon père que ce n’était rien de plus qu’une querelle entre un homme et une femme qui avait dégénéré en coups. Il s’agissait apparemment de voisins. Mon père avait décidé de sortir pour aller au secours de la femme battue. Et c’est là que j'ai vraiment eu peur. On pouvait s’attendre au pire des scénarios. Mais notre père avait tout arrangé. Il nous apprit que l’homme qui avait battu sa femme était soûl et elle aussi, apparemment. Et c’est juste après, notre père dormant à côté de nous, ou du moins à côté de moi, pour nous ou me rassurer, que le cauchemar eut lieu.

À ce souvenir ne s'associait ni ma mère ni mes frères. Peut-être tout cela n'était-il qu'un seul rêve.

 

*

Prolongement

 

On voit que certains faits sont datés, d'autres non. On ne peut pas tout situer dans le temps. L'esprit a besoin aussi bien du précis que du vague. L'essentiel d'abord est de pouvoir rattacher un événement à un lieu. Puis dans une fourchette d'années.

L’ordre aléatoire dans lesquels je rapporte des faits, mes souvenirs, pourraient faire croire, par un "effet d’optique", que tels souvenirs, sur la nature, par exemple, sont antérieurs aux souvenirs que je viens d’évoquer. En réalité, ma réalité était hybride comme un dragon, un tout composée de parties disparates : Nature, école, jeux, Réunions, etc. qui se répétaient chaque semaine.

Je pourrais te donner le planning général d’une semaine.

Ça n'a pas beaucoup changé par rapport aux Ponts-de-Cé.

Je préfère terminer ce chapitre par quelques poissons-souvenir échappés du vivier et que j'ai repêché. Ainsi que quelques poissons-mémoire. Le tout est symbolique, puisque cela englobe la maternelle et l'école primaire jusqu'en CM2.

 

Voici pêle-mêle :

 

Dans la famille du côté de Simonie, il y avait la famille Lecoq chez laquelle elle avait beaucoup vécu: tous les jours sa femme (qu'il appelait sans doute « ma poule ») savait qu'elle passerait à la casserole... Elle s'en amusait.

Le frère qui avait fait l'étude biblique à Simonie avait une très belle femme qui s'appelait Stéphane et tous deux avaient deux très belles petite filles. Leur nom est oublié. Cette famille amie avec notre famille passait aux Ponts-de-Cé nous voir de temps en temps avec leurs filles. La cadette et moi étions appelés "les inséparables": "Qui sait s'ils ne se marieront pas un jour ensemble; ont dirait qu'ils sont déjà mariés..." dit-on à notre propos.

Un jour, sur le chemin allant au Spar, à Saint-Barthélémy, je dis à ma mère: "Je pourrais avoir un Lion?" Je reçus une claque de ma mère: "J'aime pas qu'on réclame" avait-elle dit juste après.

Je me souviens de deux grands tubes qui m'ont marqué à Saint Bart, du temps de la primaire. Papa chanteur... (maman douceur, pleure pas...) de Jean-Luc Lahaye qui restera 30 semaines au top 50 après sa sortie en 1985 et Le Bateau blanc (Viens je t'emmène sur l'océan)... sorti en 1980, cette dernière avait été paillardisée par la bouche d'enfants au centre-aéré de Saint-Bart.

Eric poussait souvent des "a-pe-pe!" de "gogol" (mongolien) devant moi. J'étais le "gogol" de la famille.

Mes frères et moi avions un voisin avec qui on jouait au foot, qui était un fan d'extraterrestres et de science-fiction, qui nous parlait des trous d'eau profond des Ardoisières où des hommes sont morts, aspirés... Drôle de copain! Mais il est quelque part, le copain des copains. Pourquoi? Il s'appelait Copain !

Parfois, le mercredi, ma mère m'emmenait dans une famille dont seule la mère était témoin de Jéhovah. C'était une famille pauvre de Saint Bart dont j'ai oublié le nom de famille. Mais y avait quelque chose de très bizarre que je ressentais dans cette maison et qui était malsain.

Les voisins qui ont porté secours à la famille Delavigne, s'appellent la famille Fépachier. Ils ont une fille. Très belle. Dada était un copain de quartier. Il était très flou quant à ses intentions et me faisait il me semble plein de sous-entendus. Son grand frère nous a fait écouter une fois Such a shame de Talk Talk, j'étais impressionné, c'était ce qu'il cherchait. Le début était à moitié flippant, le tout à fond les ballons sur sa platine amplifiée par de grosses enceintes. Une révélation. Leur père mourut peu de temps après, ce fut un choc.

La famille Fépachier avait une table de ping-pong; Dada, invitait mes frères et moi à faire des tournois. Rageur et très mauvais joueur, je balançai ma raquette de ping-pong neuve et la cassai.

Eric eut un jour l'appendicite et cria: qu'on m'ouvre le ventre!" Le même, un jour qu'il avait mal aux dents s'écria: "J'ai la mâchoire qui s'agrandit!"

Mon frère Yann porta plainte au collège contre un prof qui proposait des cours particuliers... Il fut le premier à avoir brisé le silence. nos parents se déplacèrent. Le prof viré.

  • "Vous savez, tous les pets sont différents: il y a des pouts muets et des pouts intelligents." (Eric)

Eric à moi devant Yann son complice : "Tu sais, t'es pas de notre famille... Hein?" Prend-il à témoin l'autre...

  • Ah bon? Je suis de quelle famille alors? demandai-je.

  • T'es de la famille Peuplier.

Jeux :

Mes frères et moi on construisait des avions en papier et avec moteurs et ailerettes pour une plus grande performance ou un effet particulier.

Mes frères et moi étions obsédés par les sous, et comme on avait la permission de notre mère de récupérer et de garder tous les centimes de francs, on cherchait partout. Notre mère nous disait : les petits sous font les grandes rivières.

Mes frères et moi on jouait au jeu « trouve objet caché » avec indication du cacheur: « chaud-froid-glacial-brûlant. »

 

On regardait en famille le foot et on a assisté en 1986 à la coupe du monde en direct à la télévision et surtout le match de la finale: France-Brésil, très excitant, avec des noms de joueurs fabuleux des deux côtés (France: Platini, Girès, Rocheteau, Basile Boli, Tigana...; Brésil: Socratès.)

 

 

 

 

 

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Témoignage d'un ex témoin de Jéhovah (de 0 à 22 ans) autiste Asperger devenu artiste
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