Mémoire (1)
Mémoire
(1998-1999)
A l'attention du lecteur: Pour la première partie, toutes les notes sont d'origine (elles correspondaient à des astérisques dans le texte et non des numéros, pour la seconde partie, plus courte, j'ai placé toutes les notes en fin de texte. Ces notes sont, sauf indication contraire, d'origine, datant de 2004, quand je faisais un patchwork de mes oeuvres entre 1994 et 2004 sous le titre "Du Paradis perdu aux Paradis retrouvés" (j'en parlerai dans une autre page), et expriment bien mon état d'esprit de l'époque (notamment dans l'hhumour, l'auto-dérision, voire l'ironie qu'on y trouve) Les autres ont été écrites présentement (novembre 2017)
PROLOGUE
Dans la vingt cinquième année de son existence, Fanou entreprit de raconter son histoire. Ou de se raconter avant qu’il ne parte, car il ne savait pas quand il allait partir. Peut-être à cent ans. Il espérait.
Donc, dans la vingt cinquième année de son existence, il pensa qu’il avait fait le quart du voyage, il pensa aussi qu’il avait vécu suffisamment pour prétendre pouvoir dire quelque chose au monde aux hommes, ou à l’univers à lequel* il appartenait comme une infime poussière perdu dans l’infini, dans le temps. Il était vivant, bien vivant cependant. Chaque vie, chaque existence étant un monde, Fanou était un monde à lui tout seul. Il allait tâcher de le prouver.. « Prouver quoi »,se dit-il dans un instant de doute. « pis d’abord, qui je suis pour prétendre écrire peut-être mille pages qui ne regardent que moi. Tant de livres…Tant de livres… A quoi ça sert… » Et il s’accusa : « vieux prétentieux…égoïste… » pour aussitôt se reprendre : « Il le faut. J’ai des choses à dire. A ma famille, à moi, au monde… Je vais faire un portrait, oui un tableau de ma vie… » et il prit sa plume et la porta à sa bouche.
Fanou allait raconter l’histoire de Fanou. Réel, il allait le présenter comme un personnage mi-fabulique, légendaire, hors du temps, hors de lui. C’était ce qu’il y’avait de plus dur : dire « il » au lieu de « je ». C’était comme une lance dans son cœur. Mais, il le devait, pour garder quelque distance, pour se sauvegarder. Il allait écrire une autobiographie déguisée en roman. Il rêvait même d’un roman-photo pour approcher la Vérité, pour éviter aussi les longues descriptions vagues, alors que la photographie copiait le réel. C’était ce qu’il voulait. Ce qu’il voulait encore, c’est de partir de réalités visuelles (les photos) pour trouver la vérité qui se cachait en elles.. Son vrai travail serait de donner vie à ces photos, en fouillant son cœur, ses souvenirs. Faire voir, cette fois-ci, tout ce qui se cache derrière un visage que tous verraient. « Enfin, Fanou sera nu. nu comme un ver… » Et il commença à écrire ce qui suit,*
* Ce texte inachevé mis ici en guise de prologue fut l'impulsion donnée à Mémoire, mais le programme dans sa forme changea. Le principal changement fut l'adoption du "je".
1ère partie
DE LA NAISSANCE A LA PRIMAIRE
(1973-1984)
Je suis né Témoin de Jéhovah , je veux dire fils de Témoin de Jéhovah ou futur Témoin plus exactement. Ma mère m’attendait lorsqu’un bel homme costumé frappa à la porte et lui parla de Dieu avec une Bible en main. La Bible, c’est ce qui détermina ma mère à accepter une étude de celle-ci, car elle était croyante catholique avec ce petit plus par rapport à d’autres croyants qu’elle tenait beaucoup d’estime à ce livre et y recherchait quelque chose : une vérité. Sa mère, une belle femme et très croyante mourut lorsqu’elle avait huit ans. Son père, qu’elle ne vit pour la première fois que très tard, celui-ci revenant de guerre du Vietnam ou d’Indochine, n’en demeura pas moins absent. Toujours en cavale… Ce grand et gros homme moustachu et qui jouait à ses heures de l’harmonica, je sais (1) quel homme il fut, mais je sais aussi quel homme il est. Lourd passé, une vie misérable, une vie gâchée par ce que la religion nomme le vice et que je qualifierai de faiblesses, sans l’excuser. En fait, il avait tout pour réussir, il était intelligent, talentueux… Mais il en a rien fait et a côté d’un caractère assez bourru son beau regard dégageait de la générosité, de la bonhomie et une certaine bonté. Et il y avait je ne sais quoi chez lui qui charmait, c’était peut-être ce bon fond qu’il exprimait par la musique et puis tant de discrétion, de Silence à côté d’une « belle mère » (2)(sa seconde femme) criarde, à moitié folle. Oui, quelque chose de tragique émanait de lui et je ne peux mieux le comparer qu’à Rochester (3) du roman de Charlotte Brontë qui à côté de son amour pour la jeune Jane Eyre cachait un passé misérable et un lourd secret, celui qu’il gardait enfermé dans une pièce du manoir de Thornfield une folle qui était sa femme. Cet homme que j’ose appeler mon grand-père peut-être pour la dernière fois, méritait que je parle de lui, ne serait-ce que pour lui rendre si possible un peu de dignité humaine, lui qui, athée, avait de la compassion pour les hommes. Enfin, si je lui consacre une page de mon livre, c’est qu’il est l’auteur d’une lettre très importante en rapport avec notre sujet. Il en sera question plus loin (4). Quand à sa mère, ne l’ayant jamais vu, je ne peux pas en dire davantage. Le mieux que je pourrais donner est une photo qui nous montre une belle femme aux grands yeux tendres. Tout ce que ma mère a perdu est dans ce visage, très tôt, trop tôt remplacé par celui de la « Belle mère » (5), cette petite bonne femme rousse affreusement laide, misérablement folle et qui la martyrisait. Entre une mère absente et un père absent, pouvait-il ne pas exister Dieu ? Soudain, Dieu devint une réalité plus forte et plus proche : il s’appelle Jéhovah.
1 - Je sais : mieux vaut lire : « Je pense savoir » car n’est-ce pas prétentieux de prétendre connaître quelqu’un ? Je n’ai rapporté que mes sentiments.
2 - d’une « belle mère »: Cet exemple est exagéré. Je m’en excuse auprès de mon grand-père et ma « grand-mère ».
3 - Rochester : Comparaison exagérée.
4 - Question plus loin : Il n’en fut pas question plus loin. Cette lettre « de la tolérance » remit à sa place le prosélytisme que j’avais manifesté dans une lettre datant de 1990.
5 - De la « Belle mère » : Encore du pas gentil gentil. J’aurais honte s’il n’y avait pas du vrai. Je ne veux pas la blesser, mais je ne peux pas être hypocrite. Ce furent là des sentiments exacerbés par la situation dans laquelle je les ai exprimé. Comme ailleurs…
A partir de là, tout alla très vite. Ma mère a accepté une Étude de la Bible avec l’homme qui avait frappé à sa porte. Mon père, réticent au début, s’intéressa peu à peu par curiosité en écoutant en cachette ce qui se disait dans l’étude, puis il y assista à son tour et quelque temps après, il arrêta de fumer du jour au lendemain : il fumait alors deux paquets par jour. Mon frère L*** a fêté son dernier Noël, son deux ou troisième, cette année 1973 qui est aussi l’année de ma naissance. Fin 1973, après ma naissance, ou début 1974, mes parents prirent le baptême et furent appelé « Frère » et « Sœur ».
[ Il faut voir une très grande différence entre la Foi passionnée de ma mère et la bonne foi de mon père, entre la conviction de l’une et la presque naïveté de l’autre. Bref, entre une foi profonde, vitale et une foi quasi superficielle. Mon père a tout simplement suivi ma mère et rien d’étonnant à cela puisque, de plus fort caractère, c’est elle qui a pris les responsabilités, qui a toujours mené la maison. Mon père, lui, a eu une enfance heureuse. La mère de mon père s’occupait très bien de ses enfants et même un peu trop… tandis que son père était plus sévère, d’un tempérament grincheux et instable. Son père avait la psycho maniaco-dépressive, maladie mentale qui faisait alterner des périodes de manies, de gaîté excessive, et des périodes de forte mélancolie, dite « dépressive » et souvent caractérisé par une agressivité ponctuelle. Cette maladie qui le mena plusieurs fois à l’asile, mon père en hérita. Elle se déclara peu après le mariage de mes parents en 1968 (1). Il fut une période, trop loin pour moi pour que je m’en souvienne, où il était devenu invivable et il fut interné pendant quelques temps. Heureusement, il réchappa à la folie qui menaçait lui et sa famille, on lui prescrivit un remède qui sans faire disparaître la maladie, l’équilibra, réduisit au maximum les troubles de comportement. Je me souviens que d’une ou deux fois l’avoir vu dans un état étranger à lui-même, devenu extrêmement agressif, le contrôle de soi lui échappant, et où il aurait pu tuer mon frère aîné à force de coups. Ces rares fois étaient toutes liées à un médicament mal adapté ou à un mauvais dosage (2). Cela fait maintenant des années qu’il fonctionne bien avec le théralite et qu’on peut le considérer comme guéri, tant qu’il prendra ses remèdes régulièrement (3). Personne de l’extérieur pourrait deviner qu’il a en lui une maladie qui sommeille. Il est normal et c’est le plus adorable des hommes. Il a ses sauts d’humeur et ses petites crises d’euphorie, et c’est tout (4). C’est un père qui a tout gardé de l’enfance, éternellement jeune. Ma mère dit parfois que c’est son sixième gosse. Mais on l’aime bien ainsi. Pour nous, ses enfants, il a toujours été un copain, un fidèle compagnon de bord, un complice plutôt qu’un Père (dans le sens éducateur du terme), ce qui nous empêche pas de l’appeler « Papa »… /Il s’est souvent caché derrière sa maladie pour ne pas prendre ses responsabilités de Père. Mais tout le monde sait très bien que cela vient de son éducation (5). De plus, il faut avouer qu’un caractère fort comme celui de ma mère, laissait peu de place à la rivalité, n’était pas pour l’encourager dans cette voie./ Que dire de plus sur mon père, sinon qu’il a été enfant de chœur, mais qu’à côté, il a fait les 400 coups, qu’il a trois doigts en moins suite à un accident de travail, que son métier d’origine est charcutier, qu’il travaille tous les jours en usine pour subvenir aux besoins de sa famille, qu’il est serviable et ne sait dire non ?
1 - En 1968: Barré la phrase suivante : « Il se pourrait que cette maladie réputée héréditaire soit plus liée à des facteurs psychologiques et à un contexte familial particulier. » Je ne développerai pas cette pensée imprécise, mais dans l’ensemble vraie. Cet phrase traduit en fait une inquiétude de ma part : celle d’hériter à mon tour de sa maladie, inquiétude qui s’était manifesté la première fois lors de ma crise spirituelle débutée en 1994.
2 - Mauvais dosage: Peut-être aussi à un oubli de prendre ses drogues.
3 - Remèdes régulièrement : Je ne vais pas débattre sur le terrain de la Médecine, mais je me demande s’il n’y aurait pas d’autres solutions envisageables.
4 - Et c’est tout : Mais ma mère est la plus qualifiée pour en dire ce qu’il en est vraiment.
5 - De son éducation : Ce n’est pas une attaque contre ma chère « Mamie Blue ». Elle a fait, avec plein d’amour, ce qu’elle a pu. Elle non plus n’a pas eu une éducation facile ou équilibrée, il me semble.
Et que dire encore de ma mère… Elle a toujours fait tout pour ses enfants. Avec peu de moyens, elle nous a toujours bien nourri – toujours de la bonne cuisine –, elle nous a toujours bien habillé, elle nous a bien éduqué et nous à pas appris à rien faire. Sa tâche a été lourde, parfois trop lourde, mais seul un caractère, une volonté de fer et un immense amour a pu surmonter ses peines, peines comblées par beaucoup de joies. Elle a bien sûr ses défauts, comme mon père qui a du mal a reconnaître ses torts : impulsive, tête de mule… Mais on se demande ce qu’elle serait devenue sans ceux-ci. La différence qu’il y a entre le caractère de mon père avec celui de ma mère (ce qui ne les empêche pas de s’aimer malgré d’orages, et on peut même dire qu’ils se complètent) est aussi grande que celle de leur foi. ]
Un jour, ma mère était si illuminée par ce qu’elle apprenait, qu’en voyant par la fenêtre de l’appartement l’église des Ponts-de-Cé brûler (et en effet, elle brûlait) qu’elle s’écria du balcon : Babylone la Grande est tombée ! Babylone la Grande est tombée !… »
Souvent, mon père se délectait à table de raconter cette anecdote et on en riait s’imaginant la scène : ma mère criant et les autres surpris pensant : « D’où elle sort celle-là ?… »
La nouvelle de la reconversion de mon père ne fut pas sans apporter des problèmes avec sa famille. Sa mère, catholique de la tête aux pieds, regarda du coup ma mère comme étant responsable. Ses frères le mirent à l’écart, sans jamais lui rendre aucune fois visite alors qu’ils habitaient à un kilomètre. Le froid familial dura quelques années, puis l’affaire se tassa. Mais jamais ils ne rendirent visite à mon père. D’ailleurs, comme notre père nous disait : « Que l’on soit Témoins de Jéhovah est un prétexte : ils ne nous rendaient pas plus visite avant ! « Et puis y'a toujours des Jéhovahs chez vous » qu’ils disent. Tout ça parce qu’une fois ils sont venus et qu’il y’avait un Frère chez nous ! »
Combien de fois, aussi, notre père nous a raconté cette histoire : « Un jour, on avait invité la Famille à manger. Et juste avant de manger, je me suis levé et j’ai dit : « Si ça ne vous dérange pas, je vais prononcer quelques mots de prière. » Et là, ils se sont mis à se moquer en demandant dans quelle position ils devaient se mettre… » Je ne me souviens plus des détails de cette histoire, ni de ses mots à lui, mais on était de tout cœur avec mon père. On admirait son courage et s’indignait en même temps qu’on riait des manières de sa famille qu’il savait si bien singer.
Nos parents étaient fiers d’avoir résisté pendant tant d’années aux attaques de Satan qui selon eux faisait tout pour décourager les serviteurs de Jéhovah.
Notre père se plaisait à nous raconter cette autre histoire :
« Quand j’ai appris à mon frère René que j’étudiais la Bible, et que je voulais devenir Témoin de Jéhovah, il m’a pris à la légère et a répondu : « Oh ! Oh ! C’est une lubie, ça va t’passer… » Eh bien, vous voyez, disait-il en riant, au bout de 10 ans, ça c’est pas passé… »
Et, en effet, c’est une lubie qui ne s’est jamais passée.(1)
1 - Jamais passée : Si, passée depuis 2002. Ma mère a envoyé à la fin de 2004 une lettre de retrait de la Congrégation. (p 7)